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La vie à Douxville (5) – Le marché

Jeudi, c’est jour de marché à Douxville. Comme d’habitude ce jour là, les rues sont bien encombrées par une foule de chalands et de curieux. Elle s’écoule lentement entre les nombreux étals qui s’alignent dans les rues du centre-ville. À tel point que les petites collisions sont fréquentes mais sans danger, la courtoisie assurant rapidement le retour de la bonne humeur.

Pour qui doit faire des courses alimentaires, trouver un vêtement, un appareil quelconque ou un outil, voire simplement pour flâner, le marché du jeudi est « the place to be« . On y croise à peu près tout le monde et on y trouve un peu de tout ! Quand ils en ont le temps, les habitants des villes voisines n’hésitent pas à parcourir les quelques kilomètres qui les séparent de Douxville, pour y acquérir un objet convoité ou tout simplement pour le plaisir de participer à cette joyeuse effervescence.

Et de l’ambiance, il y en a ! Des musiciens profitent de l’occasion pour tester leur dernière création, à moins qu’ils ne reprennent quelques mélodies connues de tous. Sur une placette, le théâtre de marionnettes captive les petits qui en oublient un instant de harceler leurs parents. Ailleurs encore on entend soudain un éclat de rire général. Le clown farceur vient encore de sévir avec un de ses courts sketchs, tantôt burlesque tantôt poétique. Et puis, pour satisfaire les fringales, il y a les nombreux stands de petite restauration et les bars de rue.

Ici, une rue entière est occupée par les étals de fruits et de légumes. Victor vend ses courgettes, ses carottes et quelques autres légumes. Tout est bio, bien sûr. Victor est très fier des variétés de légumes qu’il propose, variétés locales, très goûteuses, même si elles sont parfois fragiles et supportent assez peu d’être brutalisées. Depuis des années, il maintient ces variétés en récoltant méthodiquement les semences de ses plus beaux plants. Par dessus l’étal, Nathalie lui tend son grand sac en toile, Victor y glisse les achats en échange de quelques douros. Ce soir, il y aura une potée au menu. Tout à côté, un autre vendeur propose des œufs, des fromages, des laitages, des poules ou des lapins. Un peu de tout vous dis-je.

Plus loin, c’est la rue de la sape. Toutes les sortes de vêtements y sont exposés. Chez Caroline, une série de vêtements sont sagement alignés. Elle les a réparés et arrangés pour leur donner une élégance nouvelle. Au marché, si certains vêtements sont neufs, beaucoup sont de seconde main, quand ce n’est pas de troisième, ou plus. On peut même confier à Caroline une robe ou un pantalon pour une reprise d’un accroc, pour recoudre un ourlet ou pour remplacer une tirette. C’est dans la même rue qu’on trouve les articles et les accessoires en cuir, en toile ou en textiles divers. Les sacs en tissus sont très appréciés car ils sont facilement réparables. On en trouve de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Dans la rue de la brocante sont exposés des appareils de tous types, pour le ménage ou pour les loisirs. Des outillages de toutes sortes attirent le regard, en particulier celui des mâles. Il y a des outils à main ou des outils électriques, des outils pour le travail du bois, des métaux ou de la pierre. Tout au bout de la rue, se trouvent les meubles, les objets en bois ou en osier et les vanneries. De l’autre côté, ce sont des instruments de musique, des guitares ou des saxos qui attendent les doigts de leur nouveau maître, musicien en herbe ou musicien confirmé. Souvent, le vendeur a retapé ces objets avant de les proposer aux passants. La plupart du temps, il a suffit d’un nettoyage soigneux. Parfois, une petite réparation a été nécessaire, ou le remplacement d’une pièce cassée. Ce n’est qu’en dernière extrémité qu’un objet est démantelé pour en récupérer des pièces comme pièces de rechange ou pour trier les matières premières qui seront recyclées.

Pas de marché sans bouquinistes. Le papier reste une valeur sûre, plus agréable à lire qu’un écran. Les livres se conservent pendant plus d’un siècle, là où des mémoires électroniques auraient rejoint les poubelles depuis longtemps. C’est dans ces livres que les jeunes découvriront les histoires merveilleuses qui les feront rêver ou les histoires glaçantes qui les feront frissonner. Beaucoup de livres aussi assouviront leur curiosité sans limite et leur soif de savoir. Ils aiment apprendre comment on vivait avant. Les croyances de leurs parents du début du siècle les font toujours rire, que ce soit leur foi aveugle dans la technique, leur technolâtrie disent-ils, ou leur conviction bizarre qu’une croissance économique infinie était tout à fait possible. Ils se demandent bien qui entretenait tout cet imaginaire collectif alors que les évidences s’accumulaient chaque jour pour en montrer la fausseté. Les alertes de la communauté scientifique mondiale étaient chaque fois écartées par les politiciens et les industriels. Ils traitaient ces chercheurs de catastrophistes, et leur reprochaient leur manque de confiance en l’homme. Aujourd’hui, grâce à leurs connaissances toutes fraîches, ce sont les enfants qui doivent expliquer patiemment les choses de la vie à leurs parents. Il n’y a pas à dire, c’est le monde à l’envers.

Sur le marché, non seulement on vend, mais on donne aussi. Les associations et les coopératives sont bien présentes. Chacune dans son domaine, elles reçoivent ce dont des habitants n’ont plus besoin mais qui pourraient faire le bonheur d’autres habitants. Générosité et solidarité s’expriment largement, même si quelques esprits chagrins y voient des naïfs et des pigeons qui donnent à des profiteurs ou à des fainéants. Mieux vaut qu’une chose devenue inutile serve à quelqu’un d’autre plutôt que d’aller à la poubelle ou de traîner vingt ans dans une cave.

Circulations économiques

Ainsi, l’économie circulaire est la règle à Douxville. Parfois, comme le bourgeois gentilhomme de Molière, les habitants la pratiquent sans le savoir. Bien sûr, une partie des objets sont neufs. Des vêtements, des meubles et d’autres objets courants sont confectionnés par des artisans dans des petits ateliers de production. Par contre, lorsqu’ils sont un peu plus techniques, les objets sont fabriqués dans des entreprises de Douxville ou dans des entreprises d’autres villes de la région ou du pays. Chaque ville a ainsi quelques spécialités.

À peu de chose près, l’économie de Douxville est authentiquement circulaire. Les objets et machines ne sont jamais jetés mais retapés ou démontés. Les habitants peuvent réparer eux-même leurs appareils dans un des Repair Café de Douxville ou bien les confier à une entreprise qui s’en occupera. Les métaux sont soigneusement triés par espèce, fer, aluminium, cuivre, plomb ou zinc. Pour chaque métal il y a une entreprise spécialisée, à Douxville ou ailleurs, qui procède à son recyclage dans les règles de l’art. Ces entreprises produisent des tôles d’acier ou d’aluminium, du fil de cuivre, des tubes ou des tiges, bref tous les matériaux métalliques nécessaires pour refabriquer des équipements neufs. Et puisqu’il n’y a pas de croissance économique, il reste très peu d’industries minières dans le monde. Juste ce qu’il faut pour extraire les quantités nécessaires en remplacement de celles qui ont été définitivement perdues.

Les matériaux de construction sont systématiquement récupérés, les briques, les pierres, les poutres et tous les éléments sont repris par une entreprise spécialisée qui pourra les revendre. Une maison en dur n’est jamais démolie mais elle est démontée, au sens propre. Le bannissement du ciment au profit du mortier permet de récupérer assez simplement les briques et les pierres, sans les briser. Les tuiles, les poutres, les vitrages et bien d’autres éléments récupérables pourront être réintégrés dans de nouveaux projets. On n’oubliera pas non plus les membranes d’étanchéité, les tuyaux, les fils électriques, etc..

Pratiquement tout ce qu’on mange est issu de l’agriculture locale, directement ou indirectement. Afin que la terre ne s’appauvrisse pas, les déchets organiques doivent impérativement retourner à l’agriculture . Ces déchets constituent des engrais indispensables par leur apport en azote, en potassium et (surtout ?) en phosphore. Il ne peut être question du tout à l’égout ou du tout à la poubelle, il faut refermer le cycle des matières organiques. Pour y parvenir, les habitants ont adopté différentes techniques, collectives ou individuelles. Encore faut-il que les déchets organiques ne soit pas pollués par la multitude de produits chimiques que l’on avait pris l’habitude d’inclure dans tout et n’importe quoi. Aujourd’hui, les chimistes spécialisés dans les composés toxiques veillent au grain et lancent l’alerte chaque fois qu’ils détectent une anomalie.

Un marché-brocante

Même s’il est loin de voir passer tout le flux économique de la ville, le marché du jeudi est un élément important du fonctionnement de Douxville, tant pour ceux qui vendent que pour ceux qui achètent, pour ceux qui cèdent que pour ceux qui acquièrent. Chacun y trouve intérêt et agrément. Le marché représente une occasion idéale pour se procurer quelques produits frais ou pour en découvrir des légumes moins connus. On peut alors sauter sur l’occasion pour demander comment ça se cuisine et s’informer sur la meilleure recette. Le marché n’est évidemment pas la source unique de produits frais car il y a aussi ceux que l’on produit soi-même ou avec son petit groupe de compagnons maraîchers et peut-être surtout ceux que l’on peut acquérir chez un agriculteur ou dans une entreprise de production agricole.

À Douxville, beaucoup d’habitants exercent une activité rémunérée, dans une entreprise ou dans un service public, pratiquement toujours à temps partiel. Mais chacun a son tempérament et certains habitants se sentent plutôt une âme d’artisan et préfèrent exercer leur art, quel qu’il soit, de manière plutôt indépendante. Ils profitent alors du jour de marché pour écouler leur production. Par exemple, on l’a vu, la passion de Victor ce sont les légumes. Il en connaît toutes les particularités. Tout un savoir transmis par les anciens et par le conseiller de l’école supérieure d’agronomie. Il cultive avec soin un grand potager qui produit bien plus que ce dont sa famille a besoin. Grâce au marché, Victor peut écouler sa production excédentaire et se procurer ainsi l’argent nécessaire à des achats complémentaires, objets, fournitures ou services divers. Même si cela demande pas mal de travail, Victor peut ainsi faire ce qu’il aime, en toute autonomie. Contrairement à d’autres, il aime la jouer perso. Pour Nathalie aussi, réparer et retaper des vêtements, c’est sa manière de gagner l’argent pour améliorer son quotidien. Les activités artisanales sont tellement nombreuses que je ne saurais les citer toutes : fabriquer, retaper ou réparer des objets, saler, fumer, cuisiner ou conserver des aliments, coudre, tricoter, ou tisser des vêtements.

La fonction sociale du marché du jeudi saute aux yeux. Les habitants s’y croisent et s’y recroisent. Tout est sujet d’échanges ou de conversations, à propos de tout et de rien : le futur bébé, la dernière décision du conseil communal, la recette de la soupe aux topinambours ou le prochain festival de musique. C’est aussi l’occasion pour les isolés de trouver un peu de chaleur humaine et pour les paumés de recevoir quelques invendus.

Si la convivialité y est évidente, c’est particulièrement par les possibilités d’échanges divers que le marché démontre son utilité. Il est un maillon indispensable pour favoriser la circulation de biens et en permettre ainsi un usage plus long et plus durable. Il apparaît donc aussi comme une grande brocante qui permet à chacun de venir vendre ou échanger un objet dont il n’a plus l’usage. En outre, c’est aussi un lieu pratique pour donner et recevoir lorsque l’argent n’est pas essentiel.

En résumé, le marché du jeudi permet de faire circuler au mieux les objets des mains de ceux qui n’en ont plus besoin vers celles de nouveaux utilisateurs. Il permet aussi d’écouler les produits artisanaux et les petits excédents de production alimentaire. La vie matérielle des habitants en est grandement facilitée. Lieu d’échange et de débats, le marché a puissamment contribué à forger ce qu’on appelle la mentalité douxvilloise.

Ville en transition – Ungersheim

Des amis me font part de leur enthousiasme après la découverte de « Qu’est-ce qu’on attend ? », un documentaire sur Ungersheim, ville en transition. Ils me le recommandent chaudement.

De fait, le compte-rendu publié dans le journal est particulièrement positif et sa réalisatrice, Marie-Monique Robin, ne cache pas son admiration :

Le bonheur que dégagent ceux qui participent au mouvement de la Transition et que j’ai pu filmer, c’est ce qui frappe véritablement.

J’avais déjà entendu parler de ce projet de transition mais n’avais pas creusé plus avant.

Il est évident qu’une partie des habitants (ainsi que le maire) de Ungersheim sont animés de très bonnes intentions et qu’ils souhaitent sincèrement apporter leur contribution à la solution des problèmes environnementaux. En ce sens, je ne peux que les admirer et les encourager. Et j’espère bien que ce genre de démarche va se multiplier.

C’est pour alimenter la réflexion sur les villes en transition que je vous soumets ma petite analyse de coin de table, plutôt terre-à-terre. La tête dans les nuages mais les deux pieds sur terre dit-on. Et je peux aussi être un homme de chiffres, un homme de réel et de concret. Quand c’est nécessaire. 🙂

Dans ce genre de situation, je regarde d’abord deux choses :

  • La densité de population. Car une commune avec un vaste territoire pour peu d’habitants ne serait pas représentative de la situation (en Europe). Elle devrait alors venir en soutien des villes (alimentation et énergie). Ici, pas de problème. Avec 154 habitants par km², Ungersheim est proche de la moyenne européenne.
  • Le niveau (mode) de vie et de consommation des habitants. Car il est très directement corrélé  aux impacts environnementaux et à la consommation d’énergie. Quand on sait combien d’argent quelqu’un dépense, on sait combien il consomme d’énergie, directement et indirectement, car le couplage est très fort entre l’énergie et la consommation. Et quand on sait combien quelqu’un gagne d’argent, on sait aussi automatiquement combien il consomme (ou délègue la consommation à d’autres via l’épargne et l’investissement). En ce qui concerne Ungersheim, ce n’est pas triste ! L’INSEE nous en apprend beaucoup. Plus de 20.000 € de consommation par personne et par an (plus de 36.000 si on inclut la santé, l’enseignement, les administrations, …). Si toute l’énergie était produite par ce seul moyen, il faudrait, pour correspondre à cette consommation, environ 500 m² de panneaux photovoltaïques par personne (ou plus de 800 si on inclut…). Pour toute la population de la ville, il faudrait près de un million de mètres carrés de panneaux (plus de 1.700.000 si on inclut…), superficies qu’on peut comparer à celle de la centrale solaire d’Ungersheim, la plus grande centrale solaire d’Alsace, avec ses 4.000 m² ! Tout ça ne m’étonne pas du tout car ça correspond bien avec l’impression qui se dégage des scénarios d’une Europe 100% renouvelables. Mais c’est évidemment parfaitement intenable… sans combustibles fossiles ! Raison pour laquelle, Douxville a entamé une transition quelque peu différente.

Il est bon de toujours garder quelques points à l’esprit :

  • Toutes les consommations de biens et de services impliquent des consommations d’énergie. Toutes. Certaines plus que d’autres, peut-être, mais, au total, et malgré leur apparente diversité, les modes de vie des Européens sont très semblables (habitat, mobilité, télécommunications, santé, etc.) comme on peut le deviner en examinant les statistiques de consommation des ménages.
  • Tout ce qu’on gagne sert à consommer ou à épargner/investir, ce qui correspond à une autre consommation.
  • On ne peut pas diminuer son empreinte écologique sans diminuer ses revenus. Je sais, c’est incroyable et, pour notre société et nos politiciens, c’est difficilement concevable. Seuls les mouvements de décroissance, de plus en plus nombreux, sont en phase avec cette réalité physique. D’ailleurs, les communautés universitaires leur marquent un intérêt croissant.

Dans l’article du journal, je suis par exemple frappé par l’importance du mot « économie » et par le peu de compréhension attaché à ses implications économiques. On y lit des phrases comme :

  • « En 2000, Ungersheim était pionnière en chauffant sa piscine municipale exclusivement au moyen de panneaux solaires. Depuis, un éco-hameau est sorti de terre, composés de neuf maisons passives aux murs de bois, à l’isolation de paille et à la toiture en cellules photovoltaïques. »
  • « (…) la distribution de l’eau a été reprise en régie municipale, faisant baisser le prix de 10 %. »
  • « Depuis 2005, la commune a réalisé plus de 120.000 euros d’économies, n’a jamais augmenté les impôts locaux (…) »

La préoccupation économique saute aux yeux. Pourtant, quand on fait des « économies« , parce qu’on isole sa maison ou chauffe sa piscine avec des panneaux solaires, on dispose de cet argent économisé pour effectuer d’autres dépenses et donc consommer de l’énergie autrement. Ce n’est donc pas une diminution de la consommation d’énergie mais un transfert de consommation. Une école m’expliquait par exemple que grâce aux économies de chauffage ils avaient pu acheter des tablettes pour les élèves. Donc : transfert. On parle souvent d’effet rebond ou d’effet de revenus. Idem quand on n’augmente pas les impôts locaux. Les habitants gardent donc plus d’argent à dépenser ailleurs.

Et pour les curieux, il y a aussi un article sur la démarche de Ungersheim sur l’excellent site reporterre.net !

Encore une fois, mon seul objectif est d’apporter des éléments de réflexion au débat, pas du tout de critiquer une démarche que je soutiens clairement. Je suis d’autant plus intéressé par l’expérimentation d’Ungersheim que cette petite ville ressemble fort à Douxville : même population, même étendue et (surtout ?) même envie de trouver une voie combinant le bien vivre dans une société conviviale avec une préservation réelle de l’environnement.

Économie circulaire

Depuis la nuit des temps, la vie sur terre s’est organisée au sein de grands cycles naturels, alimentés par une combinaison de mécanismes biochimiques, géochimiques et physiques. Il y a les cycles de l’oxygène, du carbone, de l’azote, du phosphore et d’autres encore. Il y a les grandes circulations planétaires, le cycle de l’eau, les courants marins, les mouvements de l’atmosphère. La végétation capture le CO2, stocke du carbone et émet de l’oxygène. En fin de vie, avec l’aide de bactéries, les déchets végétaux et animaux sont transformés en humus qui permet la croissance de nouvelles générations de végétaux. Et comme c’est la règle pour toutes les transformations, ces cycles doivent être constamment alimentés en énergie. Essentiellement l’énergie du soleil.

Jusqu’au XIXe siècle, la vie matérielle de nos aïeux était elle aussi organisée de manière très circulaire. Les matériaux des bâtiments en ruine, pierres ou poutres, étaient systématiquement récupérés pour les intégrer dans de nouvelles constructions. Les déchets organiques étaient à la base de multiples produits, colles ou bougies par exemple. Les excréments humains et animaux étaient systématiquement récupérés pour fertiliser les champs. Tout n’était pas parfait mais nos aïeux étaient plutôt pragmatiques et gaspillaient assez peu car ils trouvaient des usages à tous ces restes. Ensuite sont apparus les combustibles fossiles. Et ils ont complètement changé la donne. Une croissance économique soutenue, une production de plus en plus massive de biens de toutes natures soutenue par un développement majeur des infrastructures a été enclenchée après la 2e guerre mondiale. L’obsolescence de plus en plus rapide et le tout à la poubelle sont devenus la règle. Lorsque les décharges sont saturées dans les pays du nord, les incinérateurs prennent alors le relais et les déchets les plus « ennuyeux » sont souvent exportés vers des décharges dans les pays du sud.

Pour de cette gabegie, l’idée d’une économie circulaire est (re)devenue très à la mode et fait l’objet d’un buzz intense. Tant les entreprises qu’une bonne partie des environnementalistes l’adoptent avec enthousiasme. On se souvient qu’il en avait été de même il y a 30 ans avec l’oxymorique concept du développement durable. Les motivations des uns (les entreprises) et des autres (des environnementalistes) sont cependant bien différentes. Pour les entreprises l’économie circulaire doit faciliter la poursuite de la croissance économique en ouvrant de nouvelles perspectives de business grâce à une nouvelle organisation qui permet de faire « tourner » de plus en plus vite des produits en quantités toujours plus grandes. Avantage supplémentaire, l’image des entreprises s’en trouve toute verdie. Pour les environnementalistes, l’économie circulaire permettrait néanmoins de réduire l’impact des activités humaines sur l’environnement et constituerait une solution partielle ou totale au problème climatique.

Il y a cependant une différence nette entre la circularité dans la nature, celle pratiquée par nos aïeux et l’économie circulaire promue aujourd’hui par le monde économique et le monde politique. Cette dernière, incarnée par la Fondation Ellen Macarthur, rencontre un grand succès dans les programmes des partis politiques et dans la communication des géants de l’économie. Selon ses tenants, cette organisation circulaire est bonne pour l’environnement, bonne pour l’économie, bonne pour la croissance et bonne pour l’emploi. Le concept moderne avait été formalisé à la fin des années 1980 par le chimiste allemand Michael Braungart et l’architecte américain William McDonough puis propagé à travers leur livre du berceau au berceau.

Les deux premiers modes de circularité, le mode de la nature et celui de nos aïeux, sont à peu près pérennes, le dernier par contre, le mode « moderne », reste dans la droite ligne de la catastrophe environnementale qui pointe le nez. Pour distinguer le bon grain de l’ivraie, deux théoriciens ont proposé d’exprimer la différence en parlant d’une économie circulaire de croissance en contraste avec une  économie authentiquement circulaire1.

Économie circulaire de croissance

L’économie circulaire aime les mots en ‘R‘ : réutiliser, réparer, recycler, refabriquer. Elle conseille chaque entreprise sur les meilleurs moyens d’optimiser les flux de matières qui la traversent. Pas de pertes, pas de gaspillages. Au centre de l’économie circulaire se trouve la recherche systématique d’une utilisation des déchets comme matières premières permettant d’autres productions. Il s’agit d’une stratégie gagnant-gagnant. Moins de déchet, c’est bon pour l’environnement. Utiliser des déchets plutôt que des matières premières nouvelles, c’est plus économique pour l’entreprise. Tout ça permet des prix de vente plus faibles et des dividendes plus élevés. De quoi réjouir tout à la fois l’actionnaire et le client.

Trois difficultés rendent cependant ce projet largement inopérant du point de vue des impacts sur l’environnement et le climat.

Tout d’abord, l’énergie n’est absolument pas recyclable car elle perd inexorablement son potentiel utile. Exergie serait d’ailleurs le mot à utiliser dans ce cadre, comme le savent bien les spécialistes de l’énergie. Par conséquent, dans une économie circulaire, à chaque ‘tour de manège’, il faut renouveler l’apport d’énergie. Le problème devient insoluble quand il faut, croissance économique oblige, que les flux de matière soient de plus en plus importants à chaque ‘tour’ et que la machine à recycler tourne de plus en plus vite. La consommation mondiale d’énergie étant très largement dominée par les combustibles fossiles, on voit bien qu’il n’est pas question d’échapper au changement climatique grâce à une économie circulaire de ce type. Et à ceux qui penseraient, contre toute évidence, que les énergies renouvelables pourraient remplacer les combustibles fossiles sans entraver la croissance économique, je propose qu’on les prenne au mot et qu’on arrête immédiatement d’extraire des combustibles fossiles ce qui aurait l’avantage gigantesque d’arrêter automatiquement la dégradation du climat tout en donnant un coup de fouet extraordinaire aux énergies renouvelables.

Ensuite, la matière n’est que partiellement recyclable. Un premier obstacle du recyclage des métaux est celui des ‘usages dispersifs’. Grâce au progrès, on incorpore des métaux dans un nombre croissant de produits dont par exemple les peintures ou les cosmétiques. Ces métaux ne sont évidemment pas récupérables. Grâce aussi aux efforts en recherche et développement, on produit aujourd’hui une grande variété d’aciers spéciaux, incluant chacun de petites quantités d’espèces métalliques très diverses. Le recyclage d’un wagon de ces aciers spéciaux ne peut plus donner qu’un acier mixte, contenant un peu de tout, et qui ne pourra servir qu’à des usages communs, de fer à béton par exemple2. C’est un peu comme avec du café au lait sucré. Difficile d’imaginer que l’on puisse en dissocier ensuite les trois composants pour les recycler séparément. Idem pour les plastiques. Les industriels utilisent tellement d’additifs divers et variés pour obtenir des performances « exceptionnelles » qu’ensuite, tout mélangé, le plastique recyclé obtenu peut encore juste servir à produire quelques objets grossiers, des bancs publics par exemple.

Enfin, vu du point de vue de l’économie dans son ensemble (la macroéconomie) les choses ne sont certainement pas plus roses. Si l’économie circulaire permet de faire baisser les prix de vente et d’augmenter les dividendes, les conséquences macroéconomiques en sont inévitables. Un dividende plus élevé pour l’actionnaire lui permet d’augmenter sa consommation ou, pire, de réinvestir dans de nouvelles productions qui alimenteront la croissance future. Un prix de vente plus faible augmente le pouvoir d’achat des consommateurs qui peuvent reporter cette économie sur de nouvelles consommations. On connaît tous ça, l’économie de chauffage réalisée grâce à une meilleure isolation de la maison qui permet un minitrip à Venise. Ainsi va la croissance économique. Les progrès techniques ne servent pas à diminuer la consommation globale mais, au contraire, à l’augmenter et, en particulier, à augmenter une consommation d’énergie déjà très problématique. C’est l’effet rebond, bien connu des macroéconomistes et, de plus en plus souvent, des citoyens.

Économie authentiquement circulaire

Une économie authentiquement circulaire est une économie capable de maintenir indéfiniment une production stable de tout ce qui est nécessaire aux humains. Comme on parle de permaculture, on a proposé de parler de perma-circularité. Cette économie ne doit transformer que des ressources naturelles renouvelables ou des matières recyclées. Afin de garantir un horizon de production pratiquement indéfini, cette économie doit respecter quelques principes de base qui concernent la matière, l’énergie et la croissance.

  • L’essentiel des matières premières provient du recyclage. L’appoint en ressources non-renouvelables doit rester à l’extrême marge. De nouveaux minerais ne sont extraits qu’avec grande parcimonie. Priorité est donnée au lent et soigneux retraitement des rebuts des anciennes mines qui contiennent encore des quantités appréciables de métaux divers.
  • Pour transformer les déchets en matières premières puis en nouveaux produits, cette économie doit ne dépendre que d’énergies renouvelables et exclure les énergies fossiles. La disponibilité de ces énergies renouvelables est un facteur limitant décisif. Et comme tout recyclage consomme de l’énergie, à la mesure des transformations effectuées, la circularité se doit être lente.
  • Enfin, cette économie ne peut s’accommoder de la croissance économique car aucune croissance matérielle ne peut durer indéfiniment et que tous les indicateurs établissent que le niveau soutenable est déjà (très) largement dépassé dans les pays développés. Après deux siècles de progrès techniques constants dans les processus de production, les progrès futurs d’efficacité énergétique seront marginaux. Cette économie suppose donc que l’on réussisse à extirper de l’organisation économique les facteurs sociaux qui tendent structurellement à imposer la croissance économique.

À la cohorte de mots en ‘R‘ de l’économie circulaire de croissance, le passage à l’économie authentiquement circulaire impose des ajouts. Le premier, Réduire, apparaît de plus en plus souvent dans les définitions discutées et disputées de l’économie circulaire. À celui-ci, il me semble nécessaire d’en ajouter un second, Ralentir. Même s’il peut être inclus dans le premier en tant que ‘réduire la vitesse’, il permet de mieux distinguer l’aspect statique de l’aspect dynamique.

Aller toujours plus vite a permis de faire toujours plus de kilomètres. On a fait des autoroutes et des trains à grande vitesse. On s’est mis à habiter plus loin de son lieu de travail, à parcourir chaque jour un nombre croissant de kilomètres, consommant plus de carburant, plus de pneus, plus de freins et plus de véhicule. Aller toujours plus vite a permis d’envoyer des messages plus rapidement, de joindre un correspondant plus vite et plus souvent. La consommation d’électricité des télécommunications explose et la fabrication des téléphones portables tourne à plein régime car il faut renouveler toujours plus fréquemment ces appareils de communication de plus en plus performants.

Dans une économie authentiquement circulaire, on réduit les quantités et on réduit les vitesses. Moins stressés par la course à la consommation, on peut diminuer la quantité d’argent nécessaire à la soutenir. On peut donc réduire le temps de travail rémunéré. On peut prendre plus de temps pour se livrer à ses hobbys. On peut consacrer plus de temps à l’amour, à sa famille et à ses amis, à l’art et à la culture, au rêve ou à la méditation. La jeunesse peut se remettre à rêver d’un avenir serein.

  1. Arnsperger Christian, Bourg Dominique, « Vers une économie authentiquement circulaire. Réflexions sur les fondements d’un indicateur de circularité », Revue de l’OFCE, 2016/1 (N° 145), p. 91-125.
  2. Bihouix Philippe, « Matérialité du productivisme », in Sinaï Agnès (sous la dir. de), Penser la décroissance, Paris : Presses de Sciences Po, 2013.

La vie à Douxville (4) – Habiter

Aujourd’hui, Sylvie, Mehdi et leurs deux enfants accueillent un ami de passage dans leur petite maison sise non loin du centre-ville. L’aspect extérieur en est très avenant et, à l’intérieur, ça paraît plutôt cosy, si l’on fait bien sûr abstraction de l’obligatoire désordre familial.

Maison aux arrosoirs
Rougemont-le-Château

La façade est assez particulière. Il y a cinq ans, en remplaçant l’isolation, ils en ont complètement modifié l’aspect. À l’aide d’un artisan ils ont composé une petite œuvre d’art à laquelle même les enfants ont tenu à mettre la main. Cette façade présente des formes harmonieuses, des couleurs originales et des éléments décoratifs surprenants. La plupart des habitants sont très fiers d’être à l’origine de cette particularité de Douxville : on peut s’y promener comme si on visitait dans une galerie d’art. Et puis aussi, chacun prouve ainsi à ses voisins combien il est habile et artiste. Excellent pour l’ego !
La maison est déjà ancienne. Elle a plus d’un siècle. Mais si la structure d’origine a pour l’essentiel été conservée, de nombreuses petites améliorations ont été apportées. L’isolation est soignée tout en étant réalisée avec des matériaux ordinaires. Le double-vitrage est quasiment le seul élément technique « importé ». Bon c’est sûr, c’est pas Versailles, mais chacun à son coin de repli. La salle de vie est aussi le lieu où l’on cuisine. En hiver, un poêle y diffuse une douce chaleur. C’est là que chacun vient s’installer pour lire, écrire ou simplement bavarder ou rêvasser. En été, c’est différent. Beaucoup de voisins s’installent confortablement sur la rue, devant leur maison. Tous ces mouvements de chaises et de tables créent une joyeuse animation qui plaît particulièrement aux enfants. À l’heure de l’apéritif, on lance volontiers une invitation. Après le repas, il n’est pas rare qu’on fasse un peu de musique.

Si la plupart des habitations sont d‘anciens immeubles transformés et améliorés, quelques projets de construction « neuves » voient le jour. Les habitats qui en résultent sont particuliers sur de nombreux aspects. Basés sur les principes de l’architecture régénérative, ils sont parfois mobiles ou pensés pour être aisément démontables.

D’autres habitants ont choisi de leur côté de mettre en commun certains équipements ou espaces. En réarrangeant une série d’anciennes maisons mitoyennes ils ont tout à la fois créé un plus grand nombre de logements et mis en place des espaces indispensables à leur quotidien : un atelier de travail manuel, une salle de fête, un fumoir à aliments … Ces mises en commun à géométrie variable permettent effectivement de faire plus avec moins. Comme il ne faut pas multiplier les équipements on peut se permettre qu’ils soient plus efficaces et plus durables. La consommation d’énergie pour le chauffage en est également réduite. Ces regroupements rendent aussi la solidarité plus simple et favorisent naturellement différentes formes de vie sociale. Les enfants adorent. Par contre, cette plus grande proximité rend aussi plus pénibles les désaccords et les tensions entre ceux qui ne s’apprécient pas mutuellement. Les déménagements n’y sont pas rares.

Huile de coude

D’une manière générale, les habitants entretiennent et améliorent leur logement en utilisant des matériaux issus de ressources locales et, si possible, renouvelables. Ils les achètent par exemple auprès des coopératives de valorisation de sous-produits agricoles. Le bois (ossature, chassis…), la paille (isolation…), et la terre (enduits…) sont les matériaux privilégiés. Ces techniques ne sont pas vraiment nouvelles (la maison Feuillette date de 1920 !) mais les études menées au début du siècle et l’expérience acquise par les artisans ont permis de mieux les maîtriser et d’améliorer encore leur longévité.

Maison Feuillette
1920 – 2013

Finis donc le béton et le ciment, grands émetteurs de CO2, finis les traitements avec des produits chimiques toxiques qui relâchent leurs molécules dans la maison pendant des décennies. Mais s’il est vrai que cet habitat est meilleur pour la santé, son entretien est aussi plus exigeant. Après quelques années, il ne faut pas hésiter à retoucher les enduits les plus usés ou à ré-imprégner d’huile les boiseries les plus exposées.

En plus des produits « naturels », beaucoup de matériaux proviennent également de récupérations ou de recyclages. Ils sont prélevés dans le stock de matériaux que la communauté a constitué au fur et à mesure des déconstructions qui se sont opérées sur son territoire. Cette pratique a vu l’émergence de nouvelles filières et de nouveaux métiers qui n’existaient pas encore il y a 50 ans. Toutes les membranes synthétiques, totalement étanches à l’eau, sont soigneusement récupérées. Il en est de même des briques, des pierres, des tuiles et des boiseries. Une coopérative de Douxville, « les compagnons valoristes« , permet de vendre ou d’acheter ces différents matériaux de récupération. Elle peut aussi fournir des conseils, prêter de l’outillage ou effectuer les travaux. C’est spontanément l’endroit auquel on s’adresse pour tout ce qui concerne l’habitat, deuxième besoin fondamental après l’alimentation.

Normes et règles

Il y a quelques années, les habitants ont longuement discuté pour savoir s’il appartenait plutôt aux autorités de décider de ce qui est bon pour les gens ou bien s’il leur appartenait à eux, en tant que citoyens, de garder le contrôle de ce qui est bon pour leur épanouissement, un peu dans l’esprit des capabilités de Amartya Sen. Ils avaient été effrayés par l’énormité des contraintes jadis imposées pour concevoir et transformer un logement. Chaque administration et chaque service de l’État avait fait passer des normes et réglementations pour fixer telle ou telle facette de l’habitat. Bien entendu toujours dans le souci officiel du bien-être des occupants mais en prêtant toutefois une oreille très, très attentive aux lobbyistes des industriels du bâtiment qui prodiguaient généreusement leur expertise et leurs recommandations. Les habitants ont été effrayés par l’énormité de l’énergie que leurs prédécesseurs consacraient à édicter et faire appliquer ces règles. De plus, pour observer ces prescriptions, auxquelles on n’adhérait pas nécessairement, il fallait consommer de l’énergie et des ressources. Ne disposant pas de beaucoup de ressources naturelles et d’énergie, ils ont donc finalement opté pour une simplification majeure des règles et normes imposées à l’habitat.

Aujourd’hui, en 2048, les habitants qui souhaitent aménager leur logement, individuellement ou en collaboration avec leurs amis, peuvent s’appuyer sur des recommandations que la collectivité prodigue sur demande via ses conseillers. Celles-ci sont simples et minimalistes, elles visent surtout à ne pas nuire aux autres et à ne pas nuire à l’environnement. En cas de désaccord avec les voisins, le référent de quartier propose une solution de conciliation. Et en cas de désaccord persistant, le conseil des sages tranche. Ce sont des humains qui apprécient la situation et non plus des textes réglementaires contraignants.

Peu de normes et de règles permet de remettre le citoyen au centre du jeu. Se faire conseiller est très différent que de se faire imposer, et comme chacun peut postuler pour le rôle de conseiller, un mandat de deux ans non renouvelable, chacun met un point d’honneur à favoriser le bien commun. Cet énorme effort pour simplifier les règles et rendre leur application plus négociée a permis d’imaginer des logements plus sobres en matériaux et en énergie. Finalement, le résultat correspond mieux aux envies et moyens de leurs occupants. Cette simplification a également contribué à diminuer la charge de travail des administrations, permettant aussi aux fonctionnaires de ne consacrer que deux jours par semaine à leur travail rémunéré. Le plus étonnant c’est que les habitants parlent de Douxville en disant « notre Ville », comme si l’allègement des règles communes les avait rendus plus responsables du bien commun.

L’entreprise du futur

L’entreprise est au centre de la vie économique contemporaine. Pratiquement toutes les choses que nous consommons ou utilisons dans notre vie quotidienne sont produites par une entreprise. Ou, plus précisément, par un enchevêtrement d’entreprises, petites, grandes ou gigantesques. C’est dire si cette chose très courante qu’on nomme entreprise, mérite que l’on s’y intéresse. Car quoi qu’on en pense, elle reste bien mal comprise. En effet, il y a un grand écart entre l’entreprise vue comme objet social et l’entreprise vue comme objet de droit. Examinons ça de plus près.

L’approche sociologique

Une définition qui en vaut une autre serait : « Une entreprise est une collaboration humaine dont la finalité est la production de biens et services destinés à répondre aux besoins des personnes« . Ce genre de collaboration existe depuis la nuit des temps. La production directe pour soi ou pour sa famille (l’auto-production) devient rapidement trop difficile lorsque le processus de production se complexifie un tant soit peu. Un même individu peut difficilement assurer tous les rôles dans une production. Tout naturellement des humains se sont associés pour produire plus efficacement.

Dans le fonctionnement de l’entreprise, les analyses les plus courantes identifient deux groupes sociaux principaux : les travailleurs et les patrons. S’y ajoutent parfois les consommateurs, les actionnaires (ou les propriétaires) et, beaucoup plus rarement, les voisins, ceux qui subissent les externalités négatives impactant leur environnement.

Dans le contexte de notre réflexion, les groupes d’intérêts devraient être :

  • Les consommateurs ou utilisateurs, ceux à qui la production est destinée. En principe, la production est censée répondre à certains de leurs besoins. Cette prétention peut et doit cependant faire l’objet de multiples réflexions et critiques. L’expression des besoins devrait être un premier élément déterminant d’une analyse sociologique de la production. Il faudra y revenir.
  • Les travailleurs, ouvriers, employés ou cadres, qui consacrent une part importante de leur activité (et de leur vie) à assurer le bon fonctionnement de l’entreprise. Le travail peut être épanouissant ou abrutissant, selon le cas. Il reste cependant un élément déterminant de la reconnaissance sociale et de la dignité humaine.
  • Les actionnaires ou propriétaires qui mettent à disposition les moyens financiers et les moyens matériels indispensables à la production. Les intentions de ces investisseurs peuvent être très variables, souvent fondamentalement différentes selon la taille de l’entreprise concernée, depuis la petite entreprise jusqu’à la multinationale.
  • Les voisins, les impactés et les générations futures, tous ceux qui subissent les nuisances de la production, qu’elles résultent de l’extraction des ressources naturelles, du rejet des déchets ou de toute autre conséquence néfaste de la production. En un mot, il s’agit de tous ceux qui subissent aujourd’hui et subiront à l’avenir les conséquences des dégradations de l’environnement.

Bien entendu, un même individu peut appartenir à plusieurs de ces groupes d’intérêt. C’est d’ailleurs plutôt la règle dans les (très) petites entreprises car leur fonctionnement est souvent de type familial et souvent empreint d’une bonne dose de paternalisme. L’intérêt général y est assez souvent naturellement rencontré car ces petites entreprises restent encastrées dans la société (pour reprendre l’expression de Karl Polanyi). Par contraste, dans les très grandes entreprises, multinationales et transnationales, les différents groupes d’intérêts sont complètement détachés les uns des autres, s’ignorant en général complètement. Notre analyse s’intéresse donc plus particulièrement à ce dernier type d’entreprises car, dans leur cas, les conflits entre l’intérêt privé et l’intérêt général semblent inévitables. Avec des conséquences souvent énormes sur la santé, sur la nature, et en général sur la vie de milliers (ou de millions) de personnes.

L’approche juridique

Pour le droit, aussi étonnant que cela puisse paraître, l’entreprise n’existe tout simplement pas. « L’entreprise est un impensé juridique » dit Blanche Ségrestin, professeur en sciences du management à Mines ParisTech1. S’il existe des code du travail, du commerce ou de l’environnement, point de code de l’entreprise ! Ce qui existe en revanche dans le droit, ce sont les personnes physiques et les personnes morales2. N’étant pas une personne physique, l’entreprise est donc une personne morale. Et la forme juridique la plus courante adoptée par les acteurs dominants de l’économie est celle de « Société anonyme » aussi dite « Société de capitaux » (limited company). Ces sociétés sont donc des associations d’actionnaires. N’étant pas personne physique, la personne morale peut croître sans limites et survivre indéfiniment. De plus, elle n’éprouve ni émotions ni sentiments.

C’est en raison du caractère absolu du droit de propriété que les détenteurs du capital, les actionnaires, sont les seuls propriétaires de l’entreprise. Par là, ils en ont le contrôle exclusif. C’est l’Assemblée Générale (AG) des actionnaires qui nomme les membres du Conseil d’Administration (CA). Il appartient à ce dernier de fixer la stratégie de l’entreprise et d’en désigner la direction générale. De ce point de vue, l’entreprise représente donc exclusivement l’intérêt des actionnaires car elle fixe sa stratégie selon leur volonté. Bien entendu, les États édictent beaucoup de règles que doivent respecter les entreprises. Ces règles concernent le travail, l’environnement, les taxes et les impôts et encore bien d’autres domaines. Il n’empêche que les entreprises sont libres de débaucher, de délocaliser ou de fermer si, pour les plus grandes d’entre elles, elles n’arrivent pas à influencer les gouvernements dans un sens qui leur convient. Les médias en témoignent chaque jour.

L’intérêt général

Le rouage principal de l’économie d’aujourd’hui, l’entreprise, a donc été inventé de manière à ne représenter que l’intérêt de la catégorie des propriétaires. La raison pour laquelle il en est ainsi est probablement à rechercher dans la composition des assemblées législatives au moment où, dans le courant du XIXe siècle, les fondements des lois sur les sociétés ont été établis. Le droit de propriété y revêt un caractère tellement absolu qu’il n’a pu que prendre le pas sur la plupart des autres droits humains. Il n’y a pourtant pas d’obligation philosophique ou morale à ce qu’il en soit ainsi. Je m’en réfère pour cela au philosophe Axel Gosseries qui a abordé cette question dans les pages ‘Entreprise‘ d’un quotidien belge : « L’actionnaire : (seul) copropriétaire ?« 3. Au final, seuls les rapports de force sociaux entre l’élite et le reste de la population ordinaire ont été à l’origine de cette situation. Elle reste pour moi une étrangeté peu compatible avec le projet de Douxville.

L’intérêt général reste donc le parent pauvre de la machinerie économique mondialisée d’aujourd’hui. Différents auteurs, Niko Paech par exemple, plaident pour une réorientation des objectifs des entreprises. Très peu d’entre eux expliquent cependant comment y parvenir, comment convaincre les actionnaires de voter dans le sens de l’intérêt général. Les propositions me semblent la plupart du temps simpl(ist)es, pour le dire gentiment. Celle de Michel Dubois par exemple : « Les entreprises devront être stimulées, non pas pour accroître leur retour sur investissement à court terme , mais pour agir dans l’intérêt collectif selon des projets à moyen et à long terme4 » Mais n’est-ce pas là ignorer qu’il n’y a pas de gène de la morale ou de l’éthique dans l’ADN des entreprises. Ainsi que l’a très bien explique André Comte-Sponville, l’entreprise est tout simplement « a-morale », et non pas immorale, dans le sens où l’ordre moral est distinct de l’ordre économique (ordre techno-scientifique) et de l’ordre juridico- politique5. L’entreprise n’est donc pas à la recherche de l’intérêt général mais agit, tout naturellement, dans l’intérêt de ses actionnaires. Et ces derniers, singulièrement dans les grandes entreprises, les multinationales et les transnationales, ne représentent certainement pas l’intérêt général.

Mais alors, à qui appartient le rôle de représenter l’intérêt général dans les entreprises ? Une proposition classique confie cette fonction à l’État. Ceux qu’on nomme (ou nommait ?) les « services publics » sont un bon exemple de cette option. Est-ce pourtant une panacée ? Toute entreprise doit-elle être « d’État« , comme cela est le cas dans différents États communistes ? Je ne le pense pas. Pour deux raisons.

  1. Les humains sont ainsi largement dépossédés d’une liberté fondamentale, celle d’organiser eux-mêmes leur vie matérielle. Parmi les besoins fondamentaux, il y a le besoin de se sentir maître de sa vie et de pouvoir la mener selon ses valeurs, le plus souvent en lien étroit avec sa famille et en interaction forte avec son (ses ?) groupe social.
  2. La complexité du fonctionnement de l’économie est telle qu’il est pratiquement impossible d’anticiper les conséquences d’une décision économique globale. Il est devenu illusoire de planifier les choses comme si l’État constituait une entreprise unique. Il est préférable de s’appuyer sur une multitude d’entreprises dont les choix différeront et mèneront parfois au succès et parfois à l’échec. Comme dans la nature, c’est la diversité des réponses qui permettra la sélection naturelle (?) des plus adaptées. Ce qui compte réellement, c’est que les différents groupes sociaux soient aux commandes de l’entreprise car ce sont bien eux qui, collectivement, représentent l’intérêt général.

Douxville

Pendant deux décennies il y eut d’énormes débats autour du contrôle des entreprises. Les propriétaires étant bien sûr peu enclins à céder une partie de leurs droits. Des élections chahutées se sont succédé un peu partout dans le pays et dans les pays voisins. Finalement, le législateur nouvellement élu a rédigé une loi sur les entreprises. Cette loi impose simplement à celles-ci de se doter d’un conseil d’administration (CA) composé paritairement des représentants des consommateurs (les clients), des travailleurs, des investisseurs (les actionnaires) et de l’environnement (les voisins, les associations environnementales, les générations futures). Volontairement, dans un souci d’échapper aux coût de la complexité, la loi n’a pas été beaucoup plus détaillée dans son contenu. En cas de litige sur son interprétation, le compte-rendu des débats permettra aux juges de comprendre les intentions du législateur ce qui permettra d’établir progressivement une jurisprudence adaptée aux circonstances. Savoir qui étaient les représentants légitimes de ces groupes d’intérêt et mettre au point des procédures de nomination a encore demandé une bonne dose d’imagination. Les choses se sont faites progressivement, avec de multiples variations sur les manières de faire.

Ainsi, finalement, en 2048, les différentes entreprises de Douxville ne fonctionnent pas très différemment des petites entreprises traditionnelles. Ce qui a changé, c’est que les orientations stratégiques de l’entreprise ainsi que la désignation de l’encadrement sont aux mains d’un CA qui devra bien trouver un compromis entre les différents intérêts.

  • Les représentants des consommateurs plaideront pour des produits qui répondent à leurs attentes. Que les biens d’équipement soient utiles, durables et réparables. Que les produits alimentaires soient bons et sains. Et que les prix restent raisonnables.
  • Les représentants des travailleurs plaideront pour une ambiance de travail humaine et agréable. Que le travail ne soit ni trop pénible ni trop stressant. Et que le salaire leur permette de vivre décemment.
  • Les représentants des actionnaires plaideront pour que leur investissement soit respecté. Que les équipements soient correctement entretenus. Et que des dividendes raisonnables leurs soient versés.
  • Les représentants de l’environnement plaideront pour que l’air, l’eau et la terre soient respectés. Que les déchets non biodégradables soient proscrits. Que les alentours de l’entreprise soient respectés. Que les bâtiments s’inscrivent harmonieusement dans un paysage largement préservé.

Les discussions au CA sont parfois dures. Bien des entreprises nouvellement créées se sont rapidement perdues dans des chamailleries sans fin. Mais, petit à petit, les entreprises qui n’ont pas ainsi disparu ont trouvé un mode de fonctionnement qui leur permet d’être efficace. La plupart des entreprises sont maintenant nommées « entreprises coopératives » ou « coopératives » pour bien mettre l’accent sur leur volonté de collaboration humaine. Elles sont un peu les descendantes de ce qu’on appelait économie sociale et solidaire à la fin du XXe siècle ou les ateliers sociaux au milieu du XIXe. Elles sont toutefois plus nettement tournées vers l’avenir car elles ont largement pris en compte les impératifs environnementaux en complément des préoccupations sociales.

  1. Hatchuel, A., & Segrestin, B. (2012). Refonder l’entreprise. Paris, Seuil, »La République des idées ».
  2. J’ai toujours été amusé qu’on qualifie ainsi une chose qui n’est ni une personne et dont la moralité peut à tout le moins être interrogée !
  3. Lire aussi : La propriété peut-elle justifier la primauté actionnariale ?, 2012, du même auteur.
  4. Dubois, M. J. F. (2016). Vivre dans un monde sans croissance: Quelle transition énergétique?. Desclée De Brouwer. p. 259.
  5. André Comte-Sponville, « Le capitalisme est-il moral », Albin Michel 2006.

La vie à Douxville (3) – Cultiver

Revoilà enfin le printemps ! Comme chaque année, c’est une joyeuse mobilisation, un même branle-bas le combat dans les potagers et les champs de Douxville. Il faut semer, semer et encore semer. Semer sous abris, semer dans les potagers et semer dans les champs. Beaucoup de monde dans la campagne environnante, quelques engins agricoles et quelques animaux de trait pour les travaux lourds. Chaque année c’est la même joie et la même fête avec le retour des bourgeons.

L’école aux champs

Les enfants ne sont pas les derniers à déposer des petites graines dans des mottes toutes prêtes. Dès leur plus jeune âge, ils se familiarisent avec l’agriculture, cette activité essentielle qui leur permet de faire pousser les choses qu’ils aimeront manger ! À dix ans ils connaissent déjà les détails de l’agroécologie et de l’agroforesterie. Ils savent que tous les déchets du vivant sont des fertilisants précieux, même les déchets des animaux et des humains. Bien traités, ils enrichiront les cultures et garantiront de belles récoltes. Plus besoin de gaz ni de pétrole pour synthétiser des engrais. Ils savent reconnaître les semences de courgette, de laitue ou de blé et ils ont activement participé à la récolte soigneuse des graines l’an passé. En 2048, il n’y a plus de catalogue officiel des semences autorisées à la vente, plus de monopole jalousement couvé par les industries semencières. Les « variétés anciennes » sont ressorties des tiroirs et chacun peut récolter, sélectionner, donner ou vendre les semences qu’il veut. Cette liberté a permis le retour d’une très grande variété de légumes, adaptés aux différents sols et aux différents climats, foi de chercheur en agronomie. Au début du siècle, l’uniformisation des variétés de céréalières avait fait oublier le goût du vrai bon pain. Maintenant, on l’a retrouvé. Miam !

Loin de négliger l’école, les activités potagères permettent aux enfants de démontrer tout leur savoir faire en écriture et en calcul, toutes choses apprises en classe. Mesurer la longueur des lignes, la surface des bandes, calculer le poids de semences nécessaires, peser les semences puis noter le tout dans le grand cahier des semis, mémoire de leurs petits et grands succès. Guidés par un agronome aguerri et pédagogue, les jeunes découvrent aussi le monde du vivant , les genres et les espèces, la sexualité végétale et quelques mots bizarres comme les cotylédons (mono- ou di-). Ils comprennent l’importance des cycles de l’oxygène, de l’eau, du carbone, de l’azote ou du phosphore. Ils découvrent que tout interagit avec tout dans un écosystème qui abrite plantes, animaux et … humains. Tout est très clair pour eux : préserver les écosystèmes c’est préserver leur avenir.

Travaux printaniers

Dans la ceinture maraîchère, dans les serres et dans les potagers urbains, les habitants sèment un peu de tout. Des haricots et des pois, des carottes et des courgettes, des bettes et du céleri, des tomates, des poivrons et des piments, des pommes-de-terre et des topinambours. Ils disposent de tant de légumes divers et variés qu’il serait impossible de les citer tous. Chacun a ses petites préférences et quelques audacieux s’essayent à de nouvelles variétés de légumes jusqu’ici inconnus à Douxville. Des arbres fruitiers et des massifs de fruits rouges sont disséminés entre les parterres, dans les vergers ou dans les haies le long des chemins. Ils commencent à fièrement montrer leurs bourgeons printaniers. Leur taille d’hiver les a rendu vigoureux et ils sont la promesse de beaux fruits, de belles compotes et de délicieuses confitures. Un peu plus loin, dans les champs, quelques petits tracteurs aident au semis du lin, à celui de la betterave sucrière et du tournesol. Le blé, le colza et quelques autres céréales ont déjà été semés en novembre. Pour le maïs, il faut attendre encore un peu.

Chaque habitant possède la plupart des outils qu’il utilise au quotidien pour cultiver. Question outils ou machines à usage moins fréquent ou à usage saisonnier, ces outils et machines qui rendent les travaux agricoles bien plus aisés, la plupart des Douxvillois préfèrent les partager ou les louer. Ils peuvent ainsi par exemple faire usage d’une machine à produire des mottes de semis. Le terreau y est déversé et triturée par une vis sans fin, puis mouillé à point avant de remonter dans des moules qui le pressent et lui donnent la forme de cubes. Ceux-ci sont marqués sur l’une de leurs faces d’une dépression bien centrée dans laquelle on place la graine1.

Diverses coopératives agricoles se sont ainsi créées lorsque des habitants se sont regroupés selon leurs goûts et leurs affinités. Ces coopératives se sont progressivement dotées de tous les équipements perfectionnés qui permettent de cultiver de grosses quantités avec moins de fatigue.  Même si ce matériel est particulièrement robuste, il doit être soigneusement entretenu et réparé pour pouvoir durer quasi indéfiniment. Heureusement, pour les grosses réparations, il y a un atelier de mécanique à Douxville !

Partage du territoire

Sur les cinq mille hectares que compte le territoire de Douxville, deux cents sont occupés par la ville urbanisée. Les équipements collectifs et, en particulier, les cours d’eau et les voies de communication, chemins, routes et voies ferrées occupent l’une ou l’autre centaine d’hectares. Le reste, ce sont les cultures, les prairies et les bois, sillonnés par des chemins (cyclables) et des sentiers.

Autour de la ville, dans la ceinture potagère, les cultures de légumes occupent en tout une trentaine d’hectares. En complément, il y a les potagers urbains. Ils sont particulièrement nombreux tant il est agréable de contempler ses légumes depuis sa fenêtre et de pouvoir aller désherber les plates-bandes en quelques enjambées.

Les cultures des denrées de base sont situées au-delà de la ceinture potagère. On y trouve céréales, pomme de terres, maïs et légumineuses. Elles s’étendent sur deux ou trois centaines d’hectares. Blé, froment, seigle et maïs pour les farines. Plantes oléagineuses et betteraves sucrières pour l’huile et le sucre. Et, cerise sur le gâteau, houblon ou vigne pour de doux breuvages … à consommer toutefois avec modération.

A ces cultures alimentaires il faut encore ajouter les cultures de lin, de chanvre et d’osier pour la fabrication de textiles et de certains objets usuels. Enfin, il y a aussi les cultures destinées à produire du carburant, surtout des cultures de colza ou de betterave. C’est ce carburant qui permet d’utiliser quelques engins agricoles et quelques engins pour les travaux urbains, le transport ou pour assurer les secours. Ce carburant permet même d’alimenter une mini centrale électrique qui garantit le minimum absolu de production d’électricité quand il n’y a ni vent ni soleil. Mais il faut être raisonnable car avec une production annuelle de 1.000 litres de carburant par hectare de culture, des choix parfois difficiles s’imposent.

On ne parlera pas ici de tous les services que rendent les bois et forêts qui forment la dernière couronne du territoire urbain. Finalement, à force d’obstination et d’initiatives multiples les habitants arrivent à produire toute leur alimentation sur environ 40 % du territoire. Et il y a même un petit extra en matières premières végétales et en carburant. Ne nous cachons pas que pour y arriver, sans engrais ni pesticide, il a fallu accumuler une solide dose de savoirs et de compétences sur différentes formes d’agriculture écologique. Heureusement, les scientifiques des facultés d’agronomie entretiennent le patrimoine des meilleurs savoirs, ceux du passé et ceux d’aujourd’hui. Nombreux sont les Douxvillois à avoir suivi leurs enseignements à l’université.

Pour rappel, en 2048, la terre n’est plus à vendre. Personne n’est propriétaire de la terre qu’il occupe ou qu’il exploite. Elle est un bien commun géré par la communauté urbaine. La répartition se fait en fonction des demandes des habitants, des disponibilités et des contraintes de voisinage. Ainsi, chacun a le libre usage d’un peu de terrain, à l’aune de ses besoins et de ses forces, pour y habiter et pour y exercer ses activités. Toutes les familles possèdent un logement et la plupart possèdent aussi un jardin-potager. Chaque famille peut encore disposer d’un terrain pour ses activités productives propres. Cependant, beaucoup d’habitants ont préféré gérer en commun ces parcelles en les regroupant avec celles d’autres habitants. Il est ainsi beaucoup plus facile de se partager le travail et de disposer d’outils efficaces. Cependant, il ne faut pas le nier, les rapports sociaux peuvent parfois être fort problématiques. Ça dépend beaucoup d’une coopérative à l’autre, de son mode de fonctionnement et du doigté de ses animateurs. Malgré tout, l’intérêt de la formule explique le très grand nombre de sociétés coopératives de tous types que l’on rencontre à Douxville. À tout bout de champ si l’on peut dire.

La vie reste une aventure passionnante !

  1. Horrible plagiat d’une phrase sortie de l’excellent site reporterre.net.

Le coût de la complexité

Tout au long du XXe siècle, les sociétés ont sans cesse accru la complexité de leur fonctionnement, en particulier dans les pays dits développés : complexité des lois et des règlements ; complexité des réseaux techniques, commerciaux et financiers ; complexité de l’organisation du travail et des métiers en spécialités et sous-spécialités. Revers de la médaille, l’impact de ces sociétés complexes sur l’environnement a explosé. Car toute complexité a un coût et ce coût n’est pas exclusivement financier. La complexité exige de l’énergie comme l’impose le 2e principe de la thermodynamique. Il en est ainsi pour tout, pour les organismes vivants aussi bien que pour les produits techniques tel l’omniprésent microprocesseur. De même, la complexité des lois, des règles et de l’organisation sociale exige d’y affecter un nombre croissant de personnes et de moyens, ce qui explique en partie que le budget des États est devenu intenable, exigeant toujours plus de croissance et d’endettement.

Regard sur le passé

Toutes les sociétés du passé se sont progressivement complexifiées. Elles ont dès lors été forcées de consacrer une part croissante de leurs ressources à soutenir cette complexité. Et lorsque, après tous leurs efforts, la collecte de ressources nouvelles n’a plus été possible, même par la force et la violence, la société s’est effondrée. L’anthropologue Joseph Tainter a consacré l’essentiel de sa carrière académique à étudier la complexité croissante des sociétés. Dans son ouvrage L’Effondrement des sociétés complexes1, il analyse l’effondrement de l’Empire romain d’Occident ou celui de la civilisation Maya. Pour Tainter, chaque fois qu’une société rencontre un problème, elle ajoute une « couche » de complexité pour le résoudre. Pour pouvoir maintenir une civilisation, il faut donc toujours disposer de ressources nouvelles, sous forme de nouveaux territoires (conquêtes, colonies…), de nouvelles sources d’énergie ou d’augmentations exponentielles de l’efficacité dans leur utilisation (moteurs, centrales électriques…).

Au début du XXe siècle :

  • La vie de chacun dépend d’un commerce mondial infiniment ramifié, n’importe quel produit passant entre les mains d’un grand nombre d’entreprises situées au quatre coins du monde, au gré des (bas) salaires et (du laxisme) des lois environnementales, souvent contournables par la ruse ou la corruption. Conséquence ? Un changement climatique menaçant et des impacts environnementaux colossaux. Tous les recoins de la Planète sont touchés par les effets du commerce mondialisé, effets incontrôlables et incontrôlés en raison même de la complexité des réseaux de production. Les exemples abondent, depuis la déforestation amazonienne (pour le soja de nos élevages) aux mines de coltan en RDC (pour nos téléphones portables) en passant par les pollutions diverses générées par le transport croissant de marchandises, sur mer et sur terre (ah le « made in China » !) qui empoisonnent peu à peu l’atmosphère et les océans.
  • La vie de chacun dépend de réseaux techniques pour l’eau, le gaz, l’électricité, les routes, les voies ferrées… ; de réseaux de télécommunication pour le téléphone ou Internet ; de réseaux financiers et d’investissements… Tous ces réseaux sont interdépendants, internationaux et mondialisés. Si l’un d’entre eux vient à faire défaut, les autres finissent par s’arrêter. Conséquence ? Les États ont perdu le contrôle de la situation, forcés de s’en remettre aux « forces de marché« . Ainsi Les services qu’ont disait « publics » sont peu à peu privatisés. Sans pour autant empêcher que les infrastructures ne se dégradent, que les emplois ne disparaissent et que les coûts pour l’usager et pour l’État ne s’accroissent. L’idée était que les géants des transnationales sauraient, eux, dompter cette complexité devenue ingérable pour les responsables politiques et leurs administrations. Et les prochains secteurs sur la liste sont peut-être la santé et l’enseignement.
  • L’impératif économique néolibéral de l’efficacité et de la rentabilité du travail a imposé l’hyper spécialisation des métiers déclinés en une multitude de professions, chacun la sienne, souvent pour la vie. Cependant, n’oublions pas, pour l’actionnaire de l’entreprise capitaliste, le travail est un coût (les salaires), le profit est un but (les bénéfices). La flexibilité, l’automatisation, la robotisation et l’informatisation sont aujourd’hui les objectifs de la nouvelle économie, objectifs assumés à droite et à gauche. Conséquence ? Le travail est pour beaucoup devenu épuisant, stressant, débilitant ou, tout simplement, introuvable !
  • Des monceaux de lois, de décrets et de règlements font  s’arracher les cheveux aux citoyens. Ils n’arrivent plus à s’y retrouver. Chaque difficulté provoque une réponse réglementaire et législative déterminée, foi de Journal Officiel. Les technocrates, encouragés (?!) par les lobbyistes des multinationales, imaginent sans cesse de nouvelles réglementations techniques. Toujours plus détaillées. Ces règles n’ont cependant pas permis aux États d’enrayer les dérives économiques. Conséquence ? Le texte réglementaire s’est largement substitué au jugement humain, y compris celui du juge dont c’est pourtant la fonction. À quand des ordinateurs-juges ? Dans bien des domaines, les citoyen et les communautés ne sont plus les maître de leur vie matérielle. Ils ne peuvent plus simplifier leur mode de vie (l’habitat par exemple) sans risquer d’enfreindre telle ou telle réglementation, même si leur initiative s’avérait positive pour l’environnement et pour la société !

Un peu caricatural ? Peut-être. Un certain manque de nuances ? Probablement. Pourtant, ces constats semblent de plus en plus apparents.

Ainsi, la société mondialisée est devenue tellement complexe qu’elle en a été rendue incontrôlable. Cette évolution ne manque pas d’inquiéter les professeurs Vincent de Coorebyter et Alain Eraly2.

Oui, la population est consciente que l’avenir sera pire que le présent. Il est lourd de menaces et celles-ci alimentent des anxiétés croissantes. La peur des changements climatiques, la peur d’être submergé par les migrants, la peur d’être exploité au travail, la peur du déclassement. (…) La plupart des grands défis de l’heure  — on vient de le dire — sont mondiaux. Le problème, c’est que toutes les instances internationales de régulation sont en échec. (…) Une question cruciale se pose dès lors : puisqu’il faudrait élargir l’échelle où on prend des décisions et qu’aucune régulation mondiale ne semble possible, faut-il renoncer au champ démocratique ? (…) Même si cela m’effraie de dire ça, on a parfois l’impression qu’on ferait mieux de restaurer une utopie dangereuse qui est celle du roi-philosophe plutôt que pousser le rêve de la démocratie.

Une dictature mondiale éclairée, serait-ce bien là la solution du problème ?

Et en 2048

Étant donné les limites du territoire de Douxville (50 km2), représentatif de la densité de population en Europe, les habitants se sont vite rendu compte qu’ils ne pouvaient pas compter sur beaucoup de ressources nouvelles. Ce que la société occidentale avait fait pendant des siècles et qui avait fini par engendrer les diverses « crises » n’était donc plus possible faute de ressources suffisantes. De plus les États avaient perdu le contrôle de l’économie mondialisée en raison d’une complexité devenue ingérable. Ils en ont donc conclu qu’il fallait viser à plus de simplicité. À tous les niveaux, technique, économique et social.

Aujourd’hui, les circuits courts sont la règle. Fini les trajets complexes et les transports à l’infini ! Environ 90% des produits sont locaux, produits à Douxville même, 9% sont d’origine régionale, à 100 ou 200 kilomètres de distance et le dernier petit pour cent provient d’ailleurs dans le monde.

Les réseaux techniques de Douxville, eau ou électricité, sont principalement locaux. Fini le gaz en provenance de la Sibérie, du Sahara ou des plaines du Middle West ! Les sources d’énergie sont quasi exclusivement locales : photovoltaïque, éolien ou biomasse. Tout se passe sous les yeux des habitants et est géré par eux, en famille ou par leurs entreprises coopératives. Bien sûr, il existe aussi des sources d’énergie liées à des configurations géographiques particulières : un fleuve comme celui qui passe par Hersaing, un lac de montagne ou un rivage maritime. On reviendra sur ces ressources lors de notre périple régional.

Les réseaux de télécommunication ont eux aussi été drastiquement simplifiés. Une  fibre optique le long des voies ferrées, l’une ou l’autre antenne GSM en ville et le bon vieil émetteur-récepteur ondes courtes pour les situations de crise, installé au poste central de sécurité et de secours. La consommation d’électricité de l’Internet, et de ses centres de données était devenue parfaitement intenable si on ne pouvait plus compter sur l’électricité produite avec du charbon et du nucléaire. Il a fallu faire des choix !

À Douxville, les circuits monétaires et financiers sont simplifiés. La monnaie locale, le douro, permet de régler l’essentiel des achats effectués dans la ville. Le financement du capital des entreprises est assuré par des investisseurs locaux. Ce capital leur permet de s’installer, de s’équiper en matériel et d’avoir un fond de roulement. Fini le temps des investissements d’origine lointaine, se déplaçant sans cesse tout autour de la planète, au gré des opportunités et en suivant des chemins complexes et opaques. Fini le temps du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », les investisseurs locaux finançant les entreprises de l’autre bout du monde tandis que des investisseurs de l’autre bout du monde finançaient les entreprises d’ici. Non seulement la gestion de cette complexité était coûteuse mais l’interdépendance généralisée rendait les crises financières horriblement coûteuses pour les contribuables amenés à payer les dégâts.

À Douxville, les machines et les équipements ménager aussi sont basiques, standardisés et réparables. Si la plupart consomment un peu d’énergie, leur fonctionnement reste toujours assez simple. Ils ne sont par exemple que rarement dotés de puces électroniques, ces composants qui permettaient une multitude de fonctionnalités exotiques aussi tape-à-l’œil que peu utilisées. Idem pour les machines et les outils utilisés par les artisans et les entreprises coopératives pour leurs fabrications et leurs productions. Simples et robustes.

Les lois et les règlements ont été réduits au plus simple. Ces textes se contentent le plus souvent de fixer les orientations générales que les habitants ont décidé de suivre. Un peu à l’instar de la Common Law des Anglo-Saxons, les interprétations, contestations et arbitrages sont entre les mains des personnes qui ont été désignées à cette effet. Point important, les procédures de désignation de ces personnes font l’objet d’un soin très particulier. Toutes les associations, tous les médias, tous les représentants des minorités sont associés à ces désignations. L’idée générale est d’arriver à choisir des personnes dont la carrière, l’expérience et la probité sont reconnues. Fini le temps ou seuls les élus de la majorité désignaient les arbitres partant du principes qu’ils étaient les représentants légitimes du peuple.

Un peu naïf ? Peut-être. Beaucoup d’angélisme ? Probablement. Mais l’Utopie n’est-elle simplement ce qui n’a pas encore été essayé !

Ainsi, dans ce cadre simplifié, les habitants comptent bien pouvoir mener une bonne vie, riche et épanouissante, en se satisfaisant des ressources renouvelables qui les entourent. Et ils comptent bien que leurs descendants pourront en faire autant.

  1.  Joseph A. Tainter (trad. Jean-François Goulon), L’Effondrement des sociétés complexes, Le Retour aux Sources, 2013, 318 p.
  2. Alain Eraly et Vincent de Coorebyter, « La fin de la démocratie » in Médor n°6, printemps 2017.

La vie à Douxville (2) – Entreprendre

Ce n’est pas pour nous vanter mais il y a même une filature du hibou à Douxville ! Tous les moutons du pays en ont entendu parler et toutes les toisons des environs y passent. Lorsqu’en mai ou juin les humains quittent leur petite laine, les moutons sont enchantés de voir arriver leur habile tondeur car il va les délester de cette toison devenue encombrante. Eux aussi aiment leur confort et, question hygiène, il n’y a pas mieux. Certains autres animaux à fourrure sont aussi heureux de participer à cette tradition. Les toisons sont ensuite acheminées vers la filature, par le train-tram ou par la route.

La Filature du Hibou est une filature de fibres naturelles maîtrisant toutes les étapes de transformation, du lavage jusqu’au fil à tricoter.  [… Elle] offre, à l’issue de nombreuses étapes de transformation, un produit 100% laine respectant parfaitement la fibre d’origine. Ce produit de haute qualité est réalisable grâce à l’équipement Mini Mill unique.

Frédérique a imaginé et démarré la filature il y a bien des années. Aujourd’hui, elle la gère avec quelques collègues. En outre, comme chaque habitant, sa vie est faite de diverses occupations, variant selon le temps et la saison. Elle a souhaité faire partie de l’équipe d’entretien des chemins qui œuvre un jour par semaine. Car elle aime parcourir la campagne par tous les temps et ne rechigne pas à mettre la main à la pâte. D’autre part, ses compétences dans les échanges commerciaux de la laine avec d’autres villes l’ont tout naturellement conduite à s’engager dans la Commission du commerce régional. Le reste du temps est consacré à la vie de famille, à son potager et aux autres travaux domestiques.

Du mouton à la laine

Les moutons apprécient de joindre l’utile à l’agréable. Enfin, c’est ce que pensent les humains. On les installe donc de temps à autre sur les espaces publics enherbés afin qu’ils leur fassent une petite coupe rase. Leur présence fait alors la joie des petits et, si nécessaire, le berger organise une première prise de contact avec les plus hésitants.

L’atelier de tricot pour les enfants se tient chaque semaine à la bibliothèque publique. Il rencontre un vif succès. Les plus petits, ainsi que leurs mamans, attendent avec impatience leur septième anniversaire pour enfin pouvoir participer à cette activité ludique et commencer leurs premières œuvres en tricot. Dès que les premiers pas sont franchis et que les premières lignes sans faute sont réussies, chacun veut démarrer son projet personnel, à l’aide d’un petit tutoriel. Ce sont surtout le « crocodile » et le « loup » qui attirent les enfants et ils tiennent absolument à réaliser « leur » animal. Les modèles qu’ils voient les font rêver. Sans douter un seul instant du succès final, ils se lancent alors dans l’aventure.

Il va sans dire que l’art du tricot est très répandu et qu’il s’agit là d’un des passe-temps d’hiver favoris des habitants. Comme dans beaucoup de villes, des mamys s’en sont donné à cœur joie. Certaines vont jusqu’à « habiller » des colonnes ou des murs des lieux publics, un peu comme des Banksy du troisième âge ! Elles veillent cependant à l’entretien de leurs œuvres car elles savent combien la laine est un bien précieux.

L’atelier

La filature est installée dans un ancien garage qu’on a d’abord complètement nettoyé puis retapé. Les locaux se composent d’un espace de stockage, d’un espace de lavage, d’un grand atelier et d’un magasin.

Les toisons sont d’abord nettoyées et dégraissées. Une petite chaudière à bois fournit l’eau chaude nécessaire tout en assurant un chauffage minimum des locaux en hiver. La toison est ensuite très soigneusement séchée au soleil avant d’être stockée. Par après, la laine est cardée puis filées ou feutrées. Chacune de ces étapes est réalisée à l’aide d’une machine particulièrement adaptée. Par exemple, la fileuse produit huit fils en parallèle, sans intervention humaine. Et si un fil vient à casser, une cellule photoélectrique le détecte et arrête immédiatement le filage. Ce machines sont fabriquées très loin d’ici par Mini-mills, une entreprise de taille moyenne.

Si ces machines sont petites elles sont aussi très perfectionnées. De plus, elles ont été conçues pour être increvables, simples à entretenir et à réparer. Après un petit stage, chaque associé de la filature est à même de procéder aux opérations d’entretien et à la plupart des réparations. Les pièces de rechange étant des éléments standards, utilisées un peu partout et dans différents domaines et qu’on peut donc trouver assez facilement. Il est bien arrivé une fois qu’il faille faire appel aux compétences de l’Atelier de Mécanique de Douxville, suite à un accident qui avait brisé le châssis d’une machine. Une petite pièce d’acier en renfort et une belle soudure plus tard, tout était en ordre.

Enfin, il y a le magasin de la filature. C’est un lieu où l’on cause car c’est là que les habitants viennent choisir les pelotes ou le feutre pour habiller leurs familles ou leurs clients. Des détaillants d’autres villes viennent aussi y reconstituer leur stock une ou deux fois par an. Les couleurs de laine sont très variées. Il y a bien sûr toutes les couleurs naturelles, du noir au blanc en passant par toutes les nuances de gris, de brun, de beige, d’ocre ou de roux. Ces couleurs sont obtenues en triant dès le départ les toisons dont les couleurs sont naturellement très variées. Certaines autres teintes peuvent être obtenues en trempant la laine dans des bacs de colorants naturels, garance, indigo ou autres.

Technique à taille humaine

La filature du hibou est un condensé de toutes ces qualités qui distinguent les petites entreprises qui ont émergé un peu partout durant la transition.

  • D’abord, la technique de pointe et la fine mécanique sont la règle. Tout est pensé pour aider et faciliter le travail.
  • Ensuite, l’entreprise est réellement à taille humaine. Les quelques artisans ont un contrôle direct sur leur travail. Ils procèdent eux-mêmes à l’entretien et à la plupart des réparations. Tout a été conçu pour ça. Ici, la machine est réellement au service de l’artisan, ce n’est pas l’homme qui est au service de la machine mais la machine qui est au service de l’homme (l’outil convivial de Ivan Illich).
  • Enfin, les impacts sur l’environnement sont très, très minimes car absolument tous les produits utilisés, savons, teintures, etc. sont des produits naturels, peu toxiques pour l’environnement. Et l’eau de lavage de la laine est  épurée par lagunage.

Les machines, moteurs et appareils qui datent du 20e siècle ne sont pas rares à Douxville ! Amoureusement entretenus et réparés, ils dépassent facilement les cinquante ans de bons et loyaux services. Fini le temps de l’obsolescence programmée. Aujourd’hui, les associations d’utilisateurs sont membres de plein droit des conseils d’administration des entreprises manufacturières. C’est la loi ! Elles veillent au grain et participent activement à la définition du cahier des charges de tout ce qui est produit par l’entreprise. Les choses on bien changé par rapport au début du siècle ! Pour définir ce qui est désirable, les représentants de l’environnement et des générations futures sont particulièrement vigilants. Eux aussi sont membres de plein droit des conseils d’administration. Ils sont très attentifs à ce que les produits soient réellement durables, au sens propre : durée de vie maximale, réparabilité maximale mais consommation d’énergie minimale et impact sur l’environnement des plus réduit. Les discussions au CA sont parfois agitées !

Rendons à César…

Soyons honnêtes, la Filature du Hibou existe vraiment, depuis 2009, près de Namur ! J’avais été très frappé par l’alliance vertueuse entre une technique de pointe et un fonctionnement très soucieux de la nature et de l’humain.

Et puis, Mini-mills, le fabriquant de cette collection de petites machines pour le travail de la laine existe déjà lui aussi. Il est canadien.

Faire ou défaire

Avant de soupeser méticuleusement les avantages et les inconvénients du faire et du défaire, il faut se demander si le changer reste encore de l’ordre du possible. Car qui dit transition dit changements! Et la marge de manœuvre semble particulièrement étroite si l’on en croit l’échange qui suit.

  • Ton projet est complètement irréaliste ! Comment veux-tu que je conduise les enfants à l’école et que je fasse les courses si je n’ai pas de voiture ?
  • Tu ne peux pas habiter en ville, plus proche de l’école et des commerces ?
  • Impossible, les maisons sont trop chères ! Et puis, tu comprends, j’ai aussi besoin de vivre au milieu de la verdure.

Vous avez certainement déjà entendu ça. Et ce n’est pas vraiment faux. Il est difficile d’imaginer comment faire autrement dans un système où tout est organisé autour de l’automobile. Peu y parviennent.

Et je ne parle pas des multiples couches d’emballage plastique dont ma poubelle déborde. Pratiquement tout est emballé dans du plastique et donc … dans du pétrole. Pourtant on a beau se creuser, il est vraiment très difficile d’imaginer comment on pourrait faire autrement. Essayez ! C’est une question d’hygiène paraît-il ! Cerise sur le gâteau, lorsque cette poubelle passe par l’incinérateur, tout ce plastique devient par magie une énergie renouvelable. Les lobbys industriels ont réussi là un beau coup : faire passer du pétrole pour une énergie renouvelable. Carpe, je te baptise lapin ! Chapeau ! Passons.

Et ce qui est vrai pour l’automobile ou les emballages l’est tout autant pour quantité d’autres objets ou denrées du quotidien. Des bananes tous les matins, des avocats ou du saumon chaque semaine, des soirées à regarder un film en streaming, quoi de plus naturel ! Machine à café full automatique, centrale de repassage à vapeur, lave-vaisselle, etc., ce sont toutes de véritables petites usines, fragiles, à la durée de vie souvent courte mais grosses consommatrices d’énergie. Mais pourtant, quoi de plus standard ? C’est simplement comme ça que tout le monde vit ! Toujours plus de voyages,  de kilomètres parcourus, de carburant ou d’électricité consommés ? C’est ça le progrès ! Vivre autrement ? Impossible !

Normes de référence (shifting baselines)

Voila, le mot est lâché. Impossible. Impossible de faire autrement. Mais au fond, pourquoi en est-il ainsi ? Pourtant nos grands-parents étaient pour la plupart tout aussi heureux que nous (lorsqu’il n’y avait pas de guerre). On sait depuis longtemps que, passé un certain niveau, consommer plus ne rend pas plus heureux 1. Pourtant, chacun pense que le mode de vie qu’il voit autour de lui est la norme, que ce sont ceux d’avant ou ceux d’ailleurs, qui sont « a-normaux ». Ce phénomène de glissement progressif des normes de référence (shifting baselines) a été particulièrement examiné par le psychosociologue Harald Welzer dans ses livres « les guerres du climat » ou « Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse » qui s’interroge sur les génocides en Allemagne ou au Rwanda. À chaque fois, on s’habitue progressivement jusqu’à considérer la manière dont on agit comme tout à fait normale. Il devient alors très difficile d’envisager un autre avenir que le prolongement, en plus intense, de ce que l’on vit déjà. Peut-on s’affranchir de ce phénomène ? Peut-on imaginer Douxville sans être ligoté par ce syndrome, obligés pas à pas à finalement reproduire le mode de vie d’aujourd’hui, celui qui justement est la cause principale des dérèglements ? Que faire ?

Déconstruire ou construire

La transition peut s’envisager de deux manières finalement assez différentes.

  1.  Partir de la situation actuelle et se débarrasser progressivement du superflu jusqu’à rentrer dans les clous. C’est à dire par exemple ne plus dépendre des combustibles fossiles.
  2. Partir d’une page blanche et ajouter progressivement chacun des ingrédients qui, ensemble, formeraient le cadre d’une « bonne vie », conviviale et épanouissante.

Le lecteur choisira sa méthode préférée, dépendant de ses perceptions, ses envies mais aussi des perceptions et des envies de son entourage.

Déconstruire semble a priori la méthode la plus simple. C’est un peu comme quand il faut vider sa cave ou son grenier. On regarde chaque objet, souvent avec un brin de nostalgie et d’affection, ou en se disant que ça peut toujours servir, et on le pose sur l’un des deux tas : « à conserver » ou « à donner/vendre/jeter ». Une fois l’opération terminée, il faudra calculer ce qu’on a éliminé et vérifier que le nouveau mode de vie, simplifié, pourra dorénavant se suffire des ressources naturelles environnantes, qu’il permettra donc bien par exemple de se passer des combustibles fossiles. Et là, pour les habitants des pays développés, on peut s’attendre à pas mal de désillusions tant la dépendance  aux ressources non renouvelables est devenue énorme. En effet, les combustibles fossiles représentent 85 % de l’énergie qui fait tourner la machine économique. L’empreinte écologique des européens est deux fois trop élevée compte tenu de la biocapacité de leur territoire. Supprimer, élaguer, réduire de tous côtés et en quantités importantes demande un courage peu commun. Néanmoins, la méthode de déconstruction a des avantages. Elle n’exige pas de plonger dans l’inconnu, il suffit de se livrer à un (très) important effort de simplification. Sa limite est cependant que beaucoup de choses ne dépendent pas seulement de la bonne volonté personnelle mais aussi (surtout ?) des modes de fonctionnement collectifs que les européens ont progressivement adoptés et que l’on peut difficilement modifier seul dans son coin : mobilité, habitat, télécommunications, alimentations, santé, etc..

Construire semble par comparaison une méthode plus enthousiasmante car elle entraîne au rêve, à l’imagination et à la création. Je ne doute pas que ce soit la méthode préférée des jeunes. Rappelons-nous Robinson Crusoé, sur son île déserte, qui, avec l’aide de Vendredi, a dû s’inventer progressivement tout son univers !2 Ainsi la transition consisterait à créer progressivement, à partir d’une table rase, en famille, en groupe et en société, un cadre de vie qui permette à chacun de s’épanouir dans la dignité.

Au final, il est probablement psychologiquement beaucoup plus satisfaisant de construire son univers de vie en définissant et en installant les éléments désirables plutôt qu’en étant contraint de supprimer tout un tas d’éléments auxquels on était vachement habitués.

Les vestiges du passé

Construire est donc la méthode préférée des enfants et des jeunes. Une sorte de grand jeu ! Et c’est un peu la méthode qu’ont suivie les habitants de Douxville. Sur un territoire de 50 km2 pour cette petite ville de 7.500 habitants, ils ont pu progressivement s’inventer un mode de vie plutôt confortable et plaisant, même si la vie n’y est pas nécessairement toujours facile. Les habitants auraient cependant tort de se priver des ressources du passé. Qu’elles soient matérielles ou intellectuelles, objets ou savoirs, ces ressources peuvent certainement rendre de fiers services. Partir de zéro ne veut certainement pas dire qu’il faut tout réinventer.

Il n’est pas interdit de réemployer ou de valoriser les multiples vestiges de la société industrielle du passé, bien au contraire. Certaines structures et certains objets particulièrement utiles sont encore fonctionnels. Ils sont remis en état voire améliorés. Il traîne aussi, de tous côtés, des restes d’équipements divers et variés. En les récupérant pour de nouveaux usages, ils permettent de diminuer nettement la dépendance de la ville aux ressources naturelles.

Il n’est pas non plus interdit d’utiliser les plus subtiles des techniques connues à ce jour. Il existe déjà une multitude de merveilleuses techniques qui permettent de travailler moins ou de vivre plus confortablement tout en étant extrêmement peu dépendant des ressources naturelles. La liste en est très longue. Pour l’exemple, on citera la permaculture et l’agroforesterie, l’énergie photovoltaïque et les petits moteurs électriques, le double vitrage et l’isolant naturel, le moulin à eau et l’éolienne, sans oublier l’emblématique roulement à billes, indispensable aux vélos efficaces et à pratiquement tout ce qui tourne.

Et il n’est pas non plus interdit de contribuer à un patrimoine commun du savoir technique contenu dans des schémas, des plans et des manuels techniques. Une sorte de Wikipédia de la technique dont tout le monde pourrait disposer librement et que les plus compétents amélioreraient et enrichiraient progressivement. À la condition toutefois que les règles du jeu aient été modifiées en sorte que les groupes mondiaux dominants, alliant pouvoir et argent, ne puissent plus s’emparer de ce savoir. En effet, la privatisation de patrimoines communs, la terre ou les savoirs, a été une constante de la mondialisation libérale. Ainsi en a-t-il été avec les brevets sur le vivant ou les réglementations sur la commercialisation des semences, rédigées sous le contrôle bienveillant des industries semencières.

Imaginer une organisation matérielle entièrement nouvelle pour produire et consommer tout ce qui nous est nécessaire n’est pas un retour à l’âge de la pierre mais un retour à l’âge de la suffisance et de la satiété ! Ainsi en va-t-il à Douxville.

  1. C’est le paradoxe proposé par Easterlin, qui a provoqué une flopée d’articles scientifiques desquels les ressorts idéologiques ne sont pas absents. Plus que le niveau de consommation, se sont les inégalités qui sont importantes pour le sentiment de bien-être : pourquoi devrais-je avoir moins que mon voisin ?
  2. Selon ses goûts et valeurs, on pourra préférer le « Robinson Crusoé » de Daniel Defoe ou le « Vendredi ou la vie Sauvage » de Michel Tournier.

La vie à Douxville (1)

Été 2048, il fait encore chaud en cette fin de soirée. Sophie et Martin sirotent une petite bière sur l’une des terrasses bondées du centre ville. Autour d’eux, les étudiants sont nombreux à fêter la fin de leurs examens à l’Institut supérieur d’administration. Les traditions ne se perdent pas… Mais il y a aussi des « bourgeois » qui se détendent après une longue journée. Beaucoup d’entre eux l’ont consacrée aux récoltes d’été car le temps s’y prêtait particulièrement bien. D’ici, on entend faiblement les échos du concert qui se termine dans le grand amphi voisin. Visiblement, ce nouveau groupe douxvillois fait un carton. Mais l’heure passe, il est temps de rentrer. Ils rejoignent Christiane, responsable de la taverne ce soir, et bavardent quelques instant avec elle. Martin paie quatre douros (la monnaie en cours à Douxville) pour leurs deux bières.

Flânant la main dans la main dans la rue à peine éclairée, Sophie et Martin lèvent la tête. L’intensité du ciel étoilé est surprenante, la voie lactée apparaît dans toutes sa splendeur. Ça change vraiment beaucoup de ce qu’on raconte du temps jadis ! Un peu plus loin, à l’arrêt du train-tram, dans la grand-rue, quelques personnes attendent encore le dernier convoi qui les mènera en quelques minutes à la ville voisine ou jusqu’à une destination plus lointaine. Une idée de génie ce train-tram !

Pendant la journée, Douxville déborde toujours d’animation. Mais, paradoxalement, les rues ne sont pas spécialement bruyantes. Il y a le va-et-vient des écoliers des trois écoles maternelles et primaires, celui des élèves des deux écoles secondaires, sans parler des étudiants de l’institut supérieur. Il y a aussi quelques commerces, de nombreux ateliers et quelques petites industries qui mobilisent pas mal d’habitants. Plus loin, d’autres silhouettes s’activent dans les champs et les cultures en tous genres. Leurs productions permettront à tous de manger, de se vêtir et de produire encore bien d’autres choses utiles. Circuit plus court que ça, on ne trouve pas. Tout ce petit monde se croise et se recroise toute la journée. C’est souvent l’occasion d’échanger un petit potin, une bonne blague ou de faire un brin de causette et même parfois, un peu de drague.

Sophie a fait ses études à la Faculté de Médecine, à une centaine de kilomètres d’ici. Aujourd’hui, elle travaille deux jours par semaine « aux petits oignons« , l’une des deux maisons médicales de Douxville. Chaque semaine, elle consacre aussi une journée aux services sociaux de la ville. Elle est membre de la Commission Sociale, chargée par la ville de proposer des solutions pour aider les plus démunis et les plus malchanceux. La solidarité est une vieille tradition.

Martin, préfère le travail au grand air. Après des études en gestion forestière, il a rejoint la coopérative qui est chargée par la Ville de la gestion durable des bois et forêts. Il arpente les bois deux jours par semaine. Avec ses collègues, ils choisissent les arbres et les plantes à conserver et protéger voire à installer. Ils cherchent à assurer un bon équilibre séculaire de l’écosystème forestier, avec toute la diversité de sa faune et de sa flore. De temps à autre, Martin aime animer une classe nature pour les élèves des écoles, toujours enthousiastes à l’idée de courir dans les bois. Mais les habitants ont aussi régulièrement besoin de bois pour construire et pour se chauffer. Chaque année, on bâtit ou retape un ou deux logements à ossatures bois, on fabrique quelques meubles et on fignole toutes sortes d’objets usuels. Il faut donc abattre quelques arbres, mais on le fait avec parcimonie, comme il est clairement stipulé dans le cahier des charges de la Ville. Les parents sont les premiers à penser le long terme. Et d’une manière générale, les habitants savent bien que la ressource est limitée et ont l’habitude de l’économiser. Heureusement qu’il n’y a plus ces publicités qui faisaient vous sentir minables si vous ne changiez régulièrement votre salon ou votre cuisine.

Passionné par les espaces naturels, Martin consacre une journée par semaine à l’aménagement urbain collectif. Il est membre de la commission d’aménagement du territoire. Cette commission, après bien des débats entre les habitants, a dernièrement finalisé le schéma de structure. C’est ce schéma qui fixe les grandes lignes de l’aménagement territorial. Car si chaque habitant à droit à du terrain pour se loger ou cultiver ce qu’il souhaite, cela ne peut bien sûr pas se faire n’importe où.

Le reste du temps, Sophie et Martin ne manquent pas d’occupations, seuls, à deux ou avec des amis. Il faut donner quelques coups de binette dans le petit potager, réparer un appareil ou une gouttière, bricoler un berceau, embellir la maison et le jardin. Beaucoup d’habitants sont d’ailleurs très fiers de leurs façades personnalisées. Elle donnent un cachet très particulier aux rues de la ville. Et je ne parle pas des œuvres en bois sculptées par Martin, qui rencontrent le plus grand succès en ville. Je ne parle pas non plus du groupe musical folk de Sophie dans lequel elle tient l’accordéon diatonique. Ni des fêtes qu’on ne manque pas d’organiser à tout propos. Je précise enfin que Sophie et Martin n’ont pas d’enfant. Mais en regardant un peu mieux le profil de Sophie on a l’impression que ça ne va pas durer…

Les citoyens de Douxville tiennent à décider de leur avenir et ils prennent volontiers les choses en main. Aussi, les associations et les coopératives y sont très actives, à la base d’un peu tout ce qui fait la vie quotidienne, dès qu’il faut s’y mettre à plusieurs.

Question politique, les habitants élisent le Maire de la ville, les Conseillers et les responsables des diverses Commissions. Bien entendu, tout n’est pas toujours rose. Les désaccords et prises de bec sont courants. Les mécanismes pour les gérer doivent donc être bien huilés. Un soin particulier est apporté à la défense des minorités, à la liberté des médias d’information et à l’indépendance du Conseil de Justice et du Conseil des Sages. Les hommes restent des hommes…

Un peu de géographie

D’une manière générale, les habitants de Douxville produisent sur place pratiquement tout ce dont ils ont besoin pour soutenir une vie confortable et « moderne ». Les deux ressources de base essentielles, celles qui leur sont vitales, sont la nourriture et l’énergie. Et ces deux ressources sont extraites de leur territoire. Chaque ville est avant tout dépendante de son territoire. Seule une quantité limitée de produits fait l’objet d’échanges avec d’autres ville de la région ou du monde. Ces échanges concernent surtout des équipements trop complexes pour que chaque ville puisse en produire, un tracteur ou un téléphone portable par exemple, ou des produits qu’on ne peut trop espérer trouver à Douxville comme des feuilles de thé ou fil de cuivre.

Le territoire de Douxville s’étend sur cinquante kilomètres carrés. 1 Il est contigu à celui des six villes voisines auxquelles il est relié par des routes. Il y a aussi une voie ferrée qui, après une succession de villes, rejoint Hersaing, la métropole régionale. Pour donner une idée, les centres des villes voisines sont situés à environ 7 ou 8 km du centre de Douxville.

Comme prévu dans le schéma de structure, le territoire de Douxville est organisé grossièrement en cercles concentriques. La ville habitée est au centre, entourée directement par une ceinture maraîchère qui complémente les potagers urbains, elle-même entourée de cultures de tous types et parsemées d’éoliennes. En dernier lieu, il y a une ceinture de bois et de forêts, pour les promenades bien sûr, mais aussi pour ses ressources en plantes, arbres et gibier. Bien entendu, si nécessaire, des dérogations à cette organisation sont parfois décidées.

Une transition réussie ?

Comment savoir si le projet de Douxville est un succès et si la transition y a réussi ? Il faudra vérifier soigneusement deux choses :

  • Chaque individu peut-il vivre dignement, s’épanouir et exprimer son potentiel ? Les habitants respectent-ils des droits humains des minorités et des étrangers. En commençant par ceux de la ville d’à côté ?
  • L’organisation de la ville respecte-t-elle la Charte de la Terre ? Les modes de vie sont-ils libérés des combustibles fossiles ? L’empreinte écologique est-elle compatible avec la biocapacité du territoire ?

Les habitants discutent souvent de ces deux aspects de la transition. Les avis sont souvent assez partagés sur ce qu’il convient de modifier encore dans l’organisation collective.

La plus grosse difficulté aura été d’échapper au système qui imposait auparavant une croissance économique permanente. C’est peut-être la plus grande victoire de la transition que d’avoir réussi à échapper à cet impératif. Car, quoiqu’en aient dit certains, nos aïeux étaient soumis, pour des motifs qu’ils ne comprenaient pas toujours bien, à une obligation de croissance continuelle. Leurs revenus et leurs consommations devaient croître sans cesse. Et quand ce n’était pas le cas, on entrait en « crise ». Les perdants du système redécouvraient la misère. Et les discours haineux se répandaient comme une traînée de poudre.

À titre individuel, chacun a été enfant, a grandi, s’est développé et s’est épanoui tout au long de sa vie, accumulant un riche savoir et une grande expérience. Chacun a pu aimer, se lier et participer activement à la vie sociale. Chacun a connu diverses croissances personnelles.

À titre collectif, consommer toujours plus n’est évidemment pas possible. Les ressources naturelles du territoire sont en effet limitées. Pour croître encore il faudrait aller se servir sur d’autres territoires, appauvrissant ou asservissant leurs habitants, comme on l’avait fait auparavant avec l’esclavage, les colonies ou le pillage des ressources naturelles de territoires sans défense. Mais aujourd’hui, ce serait contraire aux valeurs des habitants de Douxville et aux valeurs universelles des droits humains.

  1. Soit une densité de population de 150 habitants/km², à comparer à celle de l’Union Européenne qui avoisine les 130 habitants/km².