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Le coût de la complexité

Tout au long du XXe siècle, les sociétés ont sans cesse accru la complexité de leur fonctionnement, en particulier dans les pays dits développés : complexité des lois et des règlements ; complexité des réseaux techniques, commerciaux et financiers ; complexité de l’organisation du travail et des métiers en spécialités et sous-spécialités. Revers de la médaille, l’impact de ces sociétés complexes sur l’environnement a explosé. Car toute complexité a un coût et ce coût n’est pas exclusivement financier. La complexité exige de l’énergie comme l’impose le 2e principe de la thermodynamique. Il en est ainsi pour tout, pour les organismes vivants aussi bien que pour les produits techniques tel l’omniprésent microprocesseur. De même, la complexité des lois, des règles et de l’organisation sociale exige d’y affecter un nombre croissant de personnes et de moyens, ce qui explique en partie que le budget des États est devenu intenable, exigeant toujours plus de croissance et d’endettement.

Regard sur le passé

Toutes les sociétés du passé se sont progressivement complexifiées. Elles ont dès lors été forcées de consacrer une part croissante de leurs ressources à soutenir cette complexité. Et lorsque, après tous leurs efforts, la collecte de ressources nouvelles n’a plus été possible, même par la force et la violence, la société s’est effondrée. L’anthropologue Joseph Tainter a consacré l’essentiel de sa carrière académique à étudier la complexité croissante des sociétés. Dans son ouvrage L’Effondrement des sociétés complexes1, il analyse l’effondrement de l’Empire romain d’Occident ou celui de la civilisation Maya. Pour Tainter, chaque fois qu’une société rencontre un problème, elle ajoute une « couche » de complexité pour le résoudre. Pour pouvoir maintenir une civilisation, il faut donc toujours disposer de ressources nouvelles, sous forme de nouveaux territoires (conquêtes, colonies…), de nouvelles sources d’énergie ou d’augmentations exponentielles de l’efficacité dans leur utilisation (moteurs, centrales électriques…).

Au début du XXe siècle :

  • La vie de chacun dépend d’un commerce mondial infiniment ramifié, n’importe quel produit passant entre les mains d’un grand nombre d’entreprises situées au quatre coins du monde, au gré des (bas) salaires et (du laxisme) des lois environnementales, souvent contournables par la ruse ou la corruption. Conséquence ? Un changement climatique menaçant et des impacts environnementaux colossaux. Tous les recoins de la Planète sont touchés par les effets du commerce mondialisé, effets incontrôlables et incontrôlés en raison même de la complexité des réseaux de production. Les exemples abondent, depuis la déforestation amazonienne (pour le soja de nos élevages) aux mines de coltan en RDC (pour nos téléphones portables) en passant par les pollutions diverses générées par le transport croissant de marchandises, sur mer et sur terre (ah le « made in China » !) qui empoisonnent peu à peu l’atmosphère et les océans.
  • La vie de chacun dépend de réseaux techniques pour l’eau, le gaz, l’électricité, les routes, les voies ferrées… ; de réseaux de télécommunication pour le téléphone ou Internet ; de réseaux financiers et d’investissements… Tous ces réseaux sont interdépendants, internationaux et mondialisés. Si l’un d’entre eux vient à faire défaut, les autres finissent par s’arrêter. Conséquence ? Les États ont perdu le contrôle de la situation, forcés de s’en remettre aux « forces de marché« . Ainsi Les services qu’ont disait « publics » sont peu à peu privatisés. Sans pour autant empêcher que les infrastructures ne se dégradent, que les emplois ne disparaissent et que les coûts pour l’usager et pour l’État ne s’accroissent. L’idée était que les géants des transnationales sauraient, eux, dompter cette complexité devenue ingérable pour les responsables politiques et leurs administrations. Et les prochains secteurs sur la liste sont peut-être la santé et l’enseignement.
  • L’impératif économique néolibéral de l’efficacité et de la rentabilité du travail a imposé l’hyper spécialisation des métiers déclinés en une multitude de professions, chacun la sienne, souvent pour la vie. Cependant, n’oublions pas, pour l’actionnaire de l’entreprise capitaliste, le travail est un coût (les salaires), le profit est un but (les bénéfices). La flexibilité, l’automatisation, la robotisation et l’informatisation sont aujourd’hui les objectifs de la nouvelle économie, objectifs assumés à droite et à gauche. Conséquence ? Le travail est pour beaucoup devenu épuisant, stressant, débilitant ou, tout simplement, introuvable !
  • Des monceaux de lois, de décrets et de règlements font  s’arracher les cheveux aux citoyens. Ils n’arrivent plus à s’y retrouver. Chaque difficulté provoque une réponse réglementaire et législative déterminée, foi de Journal Officiel. Les technocrates, encouragés (?!) par les lobbyistes des multinationales, imaginent sans cesse de nouvelles réglementations techniques. Toujours plus détaillées. Ces règles n’ont cependant pas permis aux États d’enrayer les dérives économiques. Conséquence ? Le texte réglementaire s’est largement substitué au jugement humain, y compris celui du juge dont c’est pourtant la fonction. À quand des ordinateurs-juges ? Dans bien des domaines, les citoyen et les communautés ne sont plus les maître de leur vie matérielle. Ils ne peuvent plus simplifier leur mode de vie (l’habitat par exemple) sans risquer d’enfreindre telle ou telle réglementation, même si leur initiative s’avérait positive pour l’environnement et pour la société !

Un peu caricatural ? Peut-être. Un certain manque de nuances ? Probablement. Pourtant, ces constats semblent de plus en plus apparents.

Ainsi, la société mondialisée est devenue tellement complexe qu’elle en a été rendue incontrôlable. Cette évolution ne manque pas d’inquiéter les professeurs Vincent de Coorebyter et Alain Eraly2.

Oui, la population est consciente que l’avenir sera pire que le présent. Il est lourd de menaces et celles-ci alimentent des anxiétés croissantes. La peur des changements climatiques, la peur d’être submergé par les migrants, la peur d’être exploité au travail, la peur du déclassement. (…) La plupart des grands défis de l’heure  — on vient de le dire — sont mondiaux. Le problème, c’est que toutes les instances internationales de régulation sont en échec. (…) Une question cruciale se pose dès lors : puisqu’il faudrait élargir l’échelle où on prend des décisions et qu’aucune régulation mondiale ne semble possible, faut-il renoncer au champ démocratique ? (…) Même si cela m’effraie de dire ça, on a parfois l’impression qu’on ferait mieux de restaurer une utopie dangereuse qui est celle du roi-philosophe plutôt que pousser le rêve de la démocratie.

Une dictature mondiale éclairée, serait-ce bien là la solution du problème ?

Et en 2048

Étant donné les limites du territoire de Douxville (50 km2), représentatif de la densité de population en Europe, les habitants se sont vite rendu compte qu’ils ne pouvaient pas compter sur beaucoup de ressources nouvelles. Ce que la société occidentale avait fait pendant des siècles et qui avait fini par engendrer les diverses « crises » n’était donc plus possible faute de ressources suffisantes. De plus les États avaient perdu le contrôle de l’économie mondialisée en raison d’une complexité devenue ingérable. Ils en ont donc conclu qu’il fallait viser à plus de simplicité. À tous les niveaux, technique, économique et social.

Aujourd’hui, les circuits courts sont la règle. Fini les trajets complexes et les transports à l’infini ! Environ 90% des produits sont locaux, produits à Douxville même, 9% sont d’origine régionale, à 100 ou 200 kilomètres de distance et le dernier petit pour cent provient d’ailleurs dans le monde.

Les réseaux techniques de Douxville, eau ou électricité, sont principalement locaux. Fini le gaz en provenance de la Sibérie, du Sahara ou des plaines du Middle West ! Les sources d’énergie sont quasi exclusivement locales : photovoltaïque, éolien ou biomasse. Tout se passe sous les yeux des habitants et est géré par eux, en famille ou par leurs entreprises coopératives. Bien sûr, il existe aussi des sources d’énergie liées à des configurations géographiques particulières : un fleuve comme celui qui passe par Hersaing, un lac de montagne ou un rivage maritime. On reviendra sur ces ressources lors de notre périple régional.

Les réseaux de télécommunication ont eux aussi été drastiquement simplifiés. Une  fibre optique le long des voies ferrées, l’une ou l’autre antenne GSM en ville et le bon vieil émetteur-récepteur ondes courtes pour les situations de crise, installé au poste central de sécurité et de secours. La consommation d’électricité de l’Internet, et de ses centres de données était devenue parfaitement intenable si on ne pouvait plus compter sur l’électricité produite avec du charbon et du nucléaire. Il a fallu faire des choix !

À Douxville, les circuits monétaires et financiers sont simplifiés. La monnaie locale, le douro, permet de régler l’essentiel des achats effectués dans la ville. Le financement du capital des entreprises est assuré par des investisseurs locaux. Ce capital leur permet de s’installer, de s’équiper en matériel et d’avoir un fond de roulement. Fini le temps des investissements d’origine lointaine, se déplaçant sans cesse tout autour de la planète, au gré des opportunités et en suivant des chemins complexes et opaques. Fini le temps du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », les investisseurs locaux finançant les entreprises de l’autre bout du monde tandis que des investisseurs de l’autre bout du monde finançaient les entreprises d’ici. Non seulement la gestion de cette complexité était coûteuse mais l’interdépendance généralisée rendait les crises financières horriblement coûteuses pour les contribuables amenés à payer les dégâts.

À Douxville, les machines et les équipements ménager aussi sont basiques, standardisés et réparables. Si la plupart consomment un peu d’énergie, leur fonctionnement reste toujours assez simple. Ils ne sont par exemple que rarement dotés de puces électroniques, ces composants qui permettaient une multitude de fonctionnalités exotiques aussi tape-à-l’œil que peu utilisées. Idem pour les machines et les outils utilisés par les artisans et les entreprises coopératives pour leurs fabrications et leurs productions. Simples et robustes.

Les lois et les règlements ont été réduits au plus simple. Ces textes se contentent le plus souvent de fixer les orientations générales que les habitants ont décidé de suivre. Un peu à l’instar de la Common Law des Anglo-Saxons, les interprétations, contestations et arbitrages sont entre les mains des personnes qui ont été désignées à cette effet. Point important, les procédures de désignation de ces personnes font l’objet d’un soin très particulier. Toutes les associations, tous les médias, tous les représentants des minorités sont associés à ces désignations. L’idée générale est d’arriver à choisir des personnes dont la carrière, l’expérience et la probité sont reconnues. Fini le temps ou seuls les élus de la majorité désignaient les arbitres partant du principes qu’ils étaient les représentants légitimes du peuple.

Un peu naïf ? Peut-être. Beaucoup d’angélisme ? Probablement. Mais l’Utopie n’est-elle simplement ce qui n’a pas encore été essayé !

Ainsi, dans ce cadre simplifié, les habitants comptent bien pouvoir mener une bonne vie, riche et épanouissante, en se satisfaisant des ressources renouvelables qui les entourent. Et ils comptent bien que leurs descendants pourront en faire autant.

  1.  Joseph A. Tainter (trad. Jean-François Goulon), L’Effondrement des sociétés complexes, Le Retour aux Sources, 2013, 318 p.
  2. Alain Eraly et Vincent de Coorebyter, « La fin de la démocratie » in Médor n°6, printemps 2017.

La vie à Douxville (2) – Entreprendre

Ce n’est pas pour nous vanter mais il y a même une filature du hibou à Douxville ! Tous les moutons du pays en ont entendu parler et toutes les toisons des environs y passent. Lorsqu’en mai ou juin les humains quittent leur petite laine, les moutons sont enchantés de voir arriver leur habile tondeur car il va les délester de cette toison devenue encombrante. Eux aussi aiment leur confort et, question hygiène, il n’y a pas mieux. Certains autres animaux à fourrure sont aussi heureux de participer à cette tradition. Les toisons sont ensuite acheminées vers la filature, par le train-tram ou par la route.

La Filature du Hibou est une filature de fibres naturelles maîtrisant toutes les étapes de transformation, du lavage jusqu’au fil à tricoter.  [… Elle] offre, à l’issue de nombreuses étapes de transformation, un produit 100% laine respectant parfaitement la fibre d’origine. Ce produit de haute qualité est réalisable grâce à l’équipement Mini Mill unique.

Frédérique a imaginé et démarré la filature il y a bien des années. Aujourd’hui, elle la gère avec quelques collègues. En outre, comme chaque habitant, sa vie est faite de diverses occupations, variant selon le temps et la saison. Elle a souhaité faire partie de l’équipe d’entretien des chemins qui œuvre un jour par semaine. Car elle aime parcourir la campagne par tous les temps et ne rechigne pas à mettre la main à la pâte. D’autre part, ses compétences dans les échanges commerciaux de la laine avec d’autres villes l’ont tout naturellement conduite à s’engager dans la Commission du commerce régional. Le reste du temps est consacré à la vie de famille, à son potager et aux autres travaux domestiques.

Du mouton à la laine

Les moutons apprécient de joindre l’utile à l’agréable. Enfin, c’est ce que pensent les humains. On les installe donc de temps à autre sur les espaces publics enherbés afin qu’ils leur fassent une petite coupe rase. Leur présence fait alors la joie des petits et, si nécessaire, le berger organise une première prise de contact avec les plus hésitants.

L’atelier de tricot pour les enfants se tient chaque semaine à la bibliothèque publique. Il rencontre un vif succès. Les plus petits, ainsi que leurs mamans, attendent avec impatience leur septième anniversaire pour enfin pouvoir participer à cette activité ludique et commencer leurs premières œuvres en tricot. Dès que les premiers pas sont franchis et que les premières lignes sans faute sont réussies, chacun veut démarrer son projet personnel, à l’aide d’un petit tutoriel. Ce sont surtout le « crocodile » et le « loup » qui attirent les enfants et ils tiennent absolument à réaliser « leur » animal. Les modèles qu’ils voient les font rêver. Sans douter un seul instant du succès final, ils se lancent alors dans l’aventure.

Il va sans dire que l’art du tricot est très répandu et qu’il s’agit là d’un des passe-temps d’hiver favoris des habitants. Comme dans beaucoup de villes, des mamys s’en sont donné à cœur joie. Certaines vont jusqu’à « habiller » des colonnes ou des murs des lieux publics, un peu comme des Banksy du troisième âge ! Elles veillent cependant à l’entretien de leurs œuvres car elles savent combien la laine est un bien précieux.

L’atelier

La filature est installée dans un ancien garage qu’on a d’abord complètement nettoyé puis retapé. Les locaux se composent d’un espace de stockage, d’un espace de lavage, d’un grand atelier et d’un magasin.

Les toisons sont d’abord nettoyées et dégraissées. Une petite chaudière à bois fournit l’eau chaude nécessaire tout en assurant un chauffage minimum des locaux en hiver. La toison est ensuite très soigneusement séchée au soleil avant d’être stockée. Par après, la laine est cardée puis filées ou feutrées. Chacune de ces étapes est réalisée à l’aide d’une machine particulièrement adaptée. Par exemple, la fileuse produit huit fils en parallèle, sans intervention humaine. Et si un fil vient à casser, une cellule photoélectrique le détecte et arrête immédiatement le filage. Ce machines sont fabriquées très loin d’ici par Mini-mills, une entreprise de taille moyenne.

Si ces machines sont petites elles sont aussi très perfectionnées. De plus, elles ont été conçues pour être increvables, simples à entretenir et à réparer. Après un petit stage, chaque associé de la filature est à même de procéder aux opérations d’entretien et à la plupart des réparations. Les pièces de rechange étant des éléments standards, utilisées un peu partout et dans différents domaines et qu’on peut donc trouver assez facilement. Il est bien arrivé une fois qu’il faille faire appel aux compétences de l’Atelier de Mécanique de Douxville, suite à un accident qui avait brisé le châssis d’une machine. Une petite pièce d’acier en renfort et une belle soudure plus tard, tout était en ordre.

Enfin, il y a le magasin de la filature. C’est un lieu où l’on cause car c’est là que les habitants viennent choisir les pelotes ou le feutre pour habiller leurs familles ou leurs clients. Des détaillants d’autres villes viennent aussi y reconstituer leur stock une ou deux fois par an. Les couleurs de laine sont très variées. Il y a bien sûr toutes les couleurs naturelles, du noir au blanc en passant par toutes les nuances de gris, de brun, de beige, d’ocre ou de roux. Ces couleurs sont obtenues en triant dès le départ les toisons dont les couleurs sont naturellement très variées. Certaines autres teintes peuvent être obtenues en trempant la laine dans des bacs de colorants naturels, garance, indigo ou autres.

Technique à taille humaine

La filature du hibou est un condensé de toutes ces qualités qui distinguent les petites entreprises qui ont émergé un peu partout durant la transition.

  • D’abord, la technique de pointe et la fine mécanique sont la règle. Tout est pensé pour aider et faciliter le travail.
  • Ensuite, l’entreprise est réellement à taille humaine. Les quelques artisans ont un contrôle direct sur leur travail. Ils procèdent eux-mêmes à l’entretien et à la plupart des réparations. Tout a été conçu pour ça. Ici, la machine est réellement au service de l’artisan, ce n’est pas l’homme qui est au service de la machine mais la machine qui est au service de l’homme (l’outil convivial de Ivan Illich).
  • Enfin, les impacts sur l’environnement sont très, très minimes car absolument tous les produits utilisés, savons, teintures, etc. sont des produits naturels, peu toxiques pour l’environnement. Et l’eau de lavage de la laine est  épurée par lagunage.

Les machines, moteurs et appareils qui datent du 20e siècle ne sont pas rares à Douxville ! Amoureusement entretenus et réparés, ils dépassent facilement les cinquante ans de bons et loyaux services. Fini le temps de l’obsolescence programmée. Aujourd’hui, les associations d’utilisateurs sont membres de plein droit des conseils d’administration des entreprises manufacturières. C’est la loi ! Elles veillent au grain et participent activement à la définition du cahier des charges de tout ce qui est produit par l’entreprise. Les choses on bien changé par rapport au début du siècle ! Pour définir ce qui est désirable, les représentants de l’environnement et des générations futures sont particulièrement vigilants. Eux aussi sont membres de plein droit des conseils d’administration. Ils sont très attentifs à ce que les produits soient réellement durables, au sens propre : durée de vie maximale, réparabilité maximale mais consommation d’énergie minimale et impact sur l’environnement des plus réduit. Les discussions au CA sont parfois agitées !

Rendons à César…

Soyons honnêtes, la Filature du Hibou existe vraiment, depuis 2009, près de Namur ! J’avais été très frappé par l’alliance vertueuse entre une technique de pointe et un fonctionnement très soucieux de la nature et de l’humain.

Et puis, Mini-mills, le fabriquant de cette collection de petites machines pour le travail de la laine existe déjà lui aussi. Il est canadien.

Faire ou défaire

Avant de soupeser méticuleusement les avantages et les inconvénients du faire et du défaire, il faut se demander si le changer reste encore de l’ordre du possible. Car qui dit transition dit changements! Et la marge de manœuvre semble particulièrement étroite si l’on en croit l’échange qui suit.

  • Ton projet est complètement irréaliste ! Comment veux-tu que je conduise les enfants à l’école et que je fasse les courses si je n’ai pas de voiture ?
  • Tu ne peux pas habiter en ville, plus proche de l’école et des commerces ?
  • Impossible, les maisons sont trop chères ! Et puis, tu comprends, j’ai aussi besoin de vivre au milieu de la verdure.

Vous avez certainement déjà entendu ça. Et ce n’est pas vraiment faux. Il est difficile d’imaginer comment faire autrement dans un système où tout est organisé autour de l’automobile. Peu y parviennent.

Et je ne parle pas des multiples couches d’emballage plastique dont ma poubelle déborde. Pratiquement tout est emballé dans du plastique et donc … dans du pétrole. Pourtant on a beau se creuser, il est vraiment très difficile d’imaginer comment on pourrait faire autrement. Essayez ! C’est une question d’hygiène paraît-il ! Cerise sur le gâteau, lorsque cette poubelle passe par l’incinérateur, tout ce plastique devient par magie une énergie renouvelable. Les lobbys industriels ont réussi là un beau coup : faire passer du pétrole pour une énergie renouvelable. Carpe, je te baptise lapin ! Chapeau ! Passons.

Et ce qui est vrai pour l’automobile ou les emballages l’est tout autant pour quantité d’autres objets ou denrées du quotidien. Des bananes tous les matins, des avocats ou du saumon chaque semaine, des soirées à regarder un film en streaming, quoi de plus naturel ! Machine à café full automatique, centrale de repassage à vapeur, lave-vaisselle, etc., ce sont toutes de véritables petites usines, fragiles, à la durée de vie souvent courte mais grosses consommatrices d’énergie. Mais pourtant, quoi de plus standard ? C’est simplement comme ça que tout le monde vit ! Toujours plus de voyages,  de kilomètres parcourus, de carburant ou d’électricité consommés ? C’est ça le progrès ! Vivre autrement ? Impossible !

Normes de référence (shifting baselines)

Voila, le mot est lâché. Impossible. Impossible de faire autrement. Mais au fond, pourquoi en est-il ainsi ? Pourtant nos grands-parents étaient pour la plupart tout aussi heureux que nous (lorsqu’il n’y avait pas de guerre). On sait depuis longtemps que, passé un certain niveau, consommer plus ne rend pas plus heureux 1. Pourtant, chacun pense que le mode de vie qu’il voit autour de lui est la norme, que ce sont ceux d’avant ou ceux d’ailleurs, qui sont « a-normaux ». Ce phénomène de glissement progressif des normes de référence (shifting baselines) a été particulièrement examiné par le psychosociologue Harald Welzer dans ses livres « les guerres du climat » ou « Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse » qui s’interroge sur les génocides en Allemagne ou au Rwanda. À chaque fois, on s’habitue progressivement jusqu’à considérer la manière dont on agit comme tout à fait normale. Il devient alors très difficile d’envisager un autre avenir que le prolongement, en plus intense, de ce que l’on vit déjà. Peut-on s’affranchir de ce phénomène ? Peut-on imaginer Douxville sans être ligoté par ce syndrome, obligés pas à pas à finalement reproduire le mode de vie d’aujourd’hui, celui qui justement est la cause principale des dérèglements ? Que faire ?

Déconstruire ou construire

La transition peut s’envisager de deux manières finalement assez différentes.

  1.  Partir de la situation actuelle et se débarrasser progressivement du superflu jusqu’à rentrer dans les clous. C’est à dire par exemple ne plus dépendre des combustibles fossiles.
  2. Partir d’une page blanche et ajouter progressivement chacun des ingrédients qui, ensemble, formeraient le cadre d’une « bonne vie », conviviale et épanouissante.

Le lecteur choisira sa méthode préférée, dépendant de ses perceptions, ses envies mais aussi des perceptions et des envies de son entourage.

Déconstruire semble a priori la méthode la plus simple. C’est un peu comme quand il faut vider sa cave ou son grenier. On regarde chaque objet, souvent avec un brin de nostalgie et d’affection, ou en se disant que ça peut toujours servir, et on le pose sur l’un des deux tas : « à conserver » ou « à donner/vendre/jeter ». Une fois l’opération terminée, il faudra calculer ce qu’on a éliminé et vérifier que le nouveau mode de vie, simplifié, pourra dorénavant se suffire des ressources naturelles environnantes, qu’il permettra donc bien par exemple de se passer des combustibles fossiles. Et là, pour les habitants des pays développés, on peut s’attendre à pas mal de désillusions tant la dépendance  aux ressources non renouvelables est devenue énorme. En effet, les combustibles fossiles représentent 85 % de l’énergie qui fait tourner la machine économique. L’empreinte écologique des européens est deux fois trop élevée compte tenu de la biocapacité de leur territoire. Supprimer, élaguer, réduire de tous côtés et en quantités importantes demande un courage peu commun. Néanmoins, la méthode de déconstruction a des avantages. Elle n’exige pas de plonger dans l’inconnu, il suffit de se livrer à un (très) important effort de simplification. Sa limite est cependant que beaucoup de choses ne dépendent pas seulement de la bonne volonté personnelle mais aussi (surtout ?) des modes de fonctionnement collectifs que les européens ont progressivement adoptés et que l’on peut difficilement modifier seul dans son coin : mobilité, habitat, télécommunications, alimentations, santé, etc..

Construire semble par comparaison une méthode plus enthousiasmante car elle entraîne au rêve, à l’imagination et à la création. Je ne doute pas que ce soit la méthode préférée des jeunes. Rappelons-nous Robinson Crusoé, sur son île déserte, qui, avec l’aide de Vendredi, a dû s’inventer progressivement tout son univers !2 Ainsi la transition consisterait à créer progressivement, à partir d’une table rase, en famille, en groupe et en société, un cadre de vie qui permette à chacun de s’épanouir dans la dignité.

Au final, il est probablement psychologiquement beaucoup plus satisfaisant de construire son univers de vie en définissant et en installant les éléments désirables plutôt qu’en étant contraint de supprimer tout un tas d’éléments auxquels on était vachement habitués.

Les vestiges du passé

Construire est donc la méthode préférée des enfants et des jeunes. Une sorte de grand jeu ! Et c’est un peu la méthode qu’ont suivie les habitants de Douxville. Sur un territoire de 50 km2 pour cette petite ville de 7.500 habitants, ils ont pu progressivement s’inventer un mode de vie plutôt confortable et plaisant, même si la vie n’y est pas nécessairement toujours facile. Les habitants auraient cependant tort de se priver des ressources du passé. Qu’elles soient matérielles ou intellectuelles, objets ou savoirs, ces ressources peuvent certainement rendre de fiers services. Partir de zéro ne veut certainement pas dire qu’il faut tout réinventer.

Il n’est pas interdit de réemployer ou de valoriser les multiples vestiges de la société industrielle du passé, bien au contraire. Certaines structures et certains objets particulièrement utiles sont encore fonctionnels. Ils sont remis en état voire améliorés. Il traîne aussi, de tous côtés, des restes d’équipements divers et variés. En les récupérant pour de nouveaux usages, ils permettent de diminuer nettement la dépendance de la ville aux ressources naturelles.

Il n’est pas non plus interdit d’utiliser les plus subtiles des techniques connues à ce jour. Il existe déjà une multitude de merveilleuses techniques qui permettent de travailler moins ou de vivre plus confortablement tout en étant extrêmement peu dépendant des ressources naturelles. La liste en est très longue. Pour l’exemple, on citera la permaculture et l’agroforesterie, l’énergie photovoltaïque et les petits moteurs électriques, le double vitrage et l’isolant naturel, le moulin à eau et l’éolienne, sans oublier l’emblématique roulement à billes, indispensable aux vélos efficaces et à pratiquement tout ce qui tourne.

Et il n’est pas non plus interdit de contribuer à un patrimoine commun du savoir technique contenu dans des schémas, des plans et des manuels techniques. Une sorte de Wikipédia de la technique dont tout le monde pourrait disposer librement et que les plus compétents amélioreraient et enrichiraient progressivement. À la condition toutefois que les règles du jeu aient été modifiées en sorte que les groupes mondiaux dominants, alliant pouvoir et argent, ne puissent plus s’emparer de ce savoir. En effet, la privatisation de patrimoines communs, la terre ou les savoirs, a été une constante de la mondialisation libérale. Ainsi en a-t-il été avec les brevets sur le vivant ou les réglementations sur la commercialisation des semences, rédigées sous le contrôle bienveillant des industries semencières.

Imaginer une organisation matérielle entièrement nouvelle pour produire et consommer tout ce qui nous est nécessaire n’est pas un retour à l’âge de la pierre mais un retour à l’âge de la suffisance et de la satiété ! Ainsi en va-t-il à Douxville.

  1. C’est le paradoxe proposé par Easterlin, qui a provoqué une flopée d’articles scientifiques desquels les ressorts idéologiques ne sont pas absents. Plus que le niveau de consommation, se sont les inégalités qui sont importantes pour le sentiment de bien-être : pourquoi devrais-je avoir moins que mon voisin ?
  2. Selon ses goûts et valeurs, on pourra préférer le « Robinson Crusoé » de Daniel Defoe ou le « Vendredi ou la vie Sauvage » de Michel Tournier.

La vie à Douxville (1)

Été 2048, il fait encore chaud en cette fin de soirée. Sophie et Martin sirotent une petite bière sur l’une des terrasses bondées du centre ville. Autour d’eux, les étudiants sont nombreux à fêter la fin de leurs examens à l’Institut supérieur d’administration. Les traditions ne se perdent pas… Mais il y a aussi des « bourgeois » qui se détendent après une longue journée. Beaucoup d’entre eux l’ont consacrée aux récoltes d’été car le temps s’y prêtait particulièrement bien. D’ici, on entend faiblement les échos du concert qui se termine dans le grand amphi voisin. Visiblement, ce nouveau groupe douxvillois fait un carton. Mais l’heure passe, il est temps de rentrer. Ils rejoignent Christiane, responsable de la taverne ce soir, et bavardent quelques instant avec elle. Martin paie quatre douros (la monnaie en cours à Douxville) pour leurs deux bières.

Flânant la main dans la main dans la rue à peine éclairée, Sophie et Martin lèvent la tête. L’intensité du ciel étoilé est surprenante, la voie lactée apparaît dans toutes sa splendeur. Ça change vraiment beaucoup de ce qu’on raconte du temps jadis ! Un peu plus loin, à l’arrêt du train-tram, dans la grand-rue, quelques personnes attendent encore le dernier convoi qui les mènera en quelques minutes à la ville voisine ou jusqu’à une destination plus lointaine. Une idée de génie ce train-tram !

Pendant la journée, Douxville déborde toujours d’animation. Mais, paradoxalement, les rues ne sont pas spécialement bruyantes. Il y a le va-et-vient des écoliers des trois écoles maternelles et primaires, celui des élèves des deux écoles secondaires, sans parler des étudiants de l’institut supérieur. Il y a aussi quelques commerces, de nombreux ateliers et quelques petites industries qui mobilisent pas mal d’habitants. Plus loin, d’autres silhouettes s’activent dans les champs et les cultures en tous genres. Leurs productions permettront à tous de manger, de se vêtir et de produire encore bien d’autres choses utiles. Circuit plus court que ça, on ne trouve pas. Tout ce petit monde se croise et se recroise toute la journée. C’est souvent l’occasion d’échanger un petit potin, une bonne blague ou de faire un brin de causette et même parfois, un peu de drague.

Sophie a fait ses études à la Faculté de Médecine, à une centaine de kilomètres d’ici. Aujourd’hui, elle travaille deux jours par semaine « aux petits oignons« , l’une des deux maisons médicales de Douxville. Chaque semaine, elle consacre aussi une journée aux services sociaux de la ville. Elle est membre de la Commission Sociale, chargée par la ville de proposer des solutions pour aider les plus démunis et les plus malchanceux. La solidarité est une vieille tradition.

Martin, préfère le travail au grand air. Après des études en gestion forestière, il a rejoint la coopérative qui est chargée par la Ville de la gestion durable des bois et forêts. Il arpente les bois deux jours par semaine. Avec ses collègues, ils choisissent les arbres et les plantes à conserver et protéger voire à installer. Ils cherchent à assurer un bon équilibre séculaire de l’écosystème forestier, avec toute la diversité de sa faune et de sa flore. De temps à autre, Martin aime animer une classe nature pour les élèves des écoles, toujours enthousiastes à l’idée de courir dans les bois. Mais les habitants ont aussi régulièrement besoin de bois pour construire et pour se chauffer. Chaque année, on bâtit ou retape un ou deux logements à ossatures bois, on fabrique quelques meubles et on fignole toutes sortes d’objets usuels. Il faut donc abattre quelques arbres, mais on le fait avec parcimonie, comme il est clairement stipulé dans le cahier des charges de la Ville. Les parents sont les premiers à penser le long terme. Et d’une manière générale, les habitants savent bien que la ressource est limitée et ont l’habitude de l’économiser. Heureusement qu’il n’y a plus ces publicités qui faisaient vous sentir minables si vous ne changiez régulièrement votre salon ou votre cuisine.

Passionné par les espaces naturels, Martin consacre une journée par semaine à l’aménagement urbain collectif. Il est membre de la commission d’aménagement du territoire. Cette commission, après bien des débats entre les habitants, a dernièrement finalisé le schéma de structure. C’est ce schéma qui fixe les grandes lignes de l’aménagement territorial. Car si chaque habitant à droit à du terrain pour se loger ou cultiver ce qu’il souhaite, cela ne peut bien sûr pas se faire n’importe où.

Le reste du temps, Sophie et Martin ne manquent pas d’occupations, seuls, à deux ou avec des amis. Il faut donner quelques coups de binette dans le petit potager, réparer un appareil ou une gouttière, bricoler un berceau, embellir la maison et le jardin. Beaucoup d’habitants sont d’ailleurs très fiers de leurs façades personnalisées. Elle donnent un cachet très particulier aux rues de la ville. Et je ne parle pas des œuvres en bois sculptées par Martin, qui rencontrent le plus grand succès en ville. Je ne parle pas non plus du groupe musical folk de Sophie dans lequel elle tient l’accordéon diatonique. Ni des fêtes qu’on ne manque pas d’organiser à tout propos. Je précise enfin que Sophie et Martin n’ont pas d’enfant. Mais en regardant un peu mieux le profil de Sophie on a l’impression que ça ne va pas durer…

Les citoyens de Douxville tiennent à décider de leur avenir et ils prennent volontiers les choses en main. Aussi, les associations et les coopératives y sont très actives, à la base d’un peu tout ce qui fait la vie quotidienne, dès qu’il faut s’y mettre à plusieurs.

Question politique, les habitants élisent le Maire de la ville, les Conseillers et les responsables des diverses Commissions. Bien entendu, tout n’est pas toujours rose. Les désaccords et prises de bec sont courants. Les mécanismes pour les gérer doivent donc être bien huilés. Un soin particulier est apporté à la défense des minorités, à la liberté des médias d’information et à l’indépendance du Conseil de Justice et du Conseil des Sages. Les hommes restent des hommes…

Un peu de géographie

D’une manière générale, les habitants de Douxville produisent sur place pratiquement tout ce dont ils ont besoin pour soutenir une vie confortable et « moderne ». Les deux ressources de base essentielles, celles qui leur sont vitales, sont la nourriture et l’énergie. Et ces deux ressources sont extraites de leur territoire. Chaque ville est avant tout dépendante de son territoire. Seule une quantité limitée de produits fait l’objet d’échanges avec d’autres ville de la région ou du monde. Ces échanges concernent surtout des équipements trop complexes pour que chaque ville puisse en produire, un tracteur ou un téléphone portable par exemple, ou des produits qu’on ne peut trop espérer trouver à Douxville comme des feuilles de thé ou fil de cuivre.

Le territoire de Douxville s’étend sur cinquante kilomètres carrés. 1 Il est contigu à celui des six villes voisines auxquelles il est relié par des routes. Il y a aussi une voie ferrée qui, après une succession de villes, rejoint Hersaing, la métropole régionale. Pour donner une idée, les centres des villes voisines sont situés à environ 7 ou 8 km du centre de Douxville.

Comme prévu dans le schéma de structure, le territoire de Douxville est organisé grossièrement en cercles concentriques. La ville habitée est au centre, entourée directement par une ceinture maraîchère qui complémente les potagers urbains, elle-même entourée de cultures de tous types et parsemées d’éoliennes. En dernier lieu, il y a une ceinture de bois et de forêts, pour les promenades bien sûr, mais aussi pour ses ressources en plantes, arbres et gibier. Bien entendu, si nécessaire, des dérogations à cette organisation sont parfois décidées.

Une transition réussie ?

Comment savoir si le projet de Douxville est un succès et si la transition y a réussi ? Il faudra vérifier soigneusement deux choses :

  • Chaque individu peut-il vivre dignement, s’épanouir et exprimer son potentiel ? Les habitants respectent-ils des droits humains des minorités et des étrangers. En commençant par ceux de la ville d’à côté ?
  • L’organisation de la ville respecte-t-elle la Charte de la Terre ? Les modes de vie sont-ils libérés des combustibles fossiles ? L’empreinte écologique est-elle compatible avec la biocapacité du territoire ?

Les habitants discutent souvent de ces deux aspects de la transition. Les avis sont souvent assez partagés sur ce qu’il convient de modifier encore dans l’organisation collective.

La plus grosse difficulté aura été d’échapper au système qui imposait auparavant une croissance économique permanente. C’est peut-être la plus grande victoire de la transition que d’avoir réussi à échapper à cet impératif. Car, quoiqu’en aient dit certains, nos aïeux étaient soumis, pour des motifs qu’ils ne comprenaient pas toujours bien, à une obligation de croissance continuelle. Leurs revenus et leurs consommations devaient croître sans cesse. Et quand ce n’était pas le cas, on entrait en « crise ». Les perdants du système redécouvraient la misère. Et les discours haineux se répandaient comme une traînée de poudre.

À titre individuel, chacun a été enfant, a grandi, s’est développé et s’est épanoui tout au long de sa vie, accumulant un riche savoir et une grande expérience. Chacun a pu aimer, se lier et participer activement à la vie sociale. Chacun a connu diverses croissances personnelles.

À titre collectif, consommer toujours plus n’est évidemment pas possible. Les ressources naturelles du territoire sont en effet limitées. Pour croître encore il faudrait aller se servir sur d’autres territoires, appauvrissant ou asservissant leurs habitants, comme on l’avait fait auparavant avec l’esclavage, les colonies ou le pillage des ressources naturelles de territoires sans défense. Mais aujourd’hui, ce serait contraire aux valeurs des habitants de Douxville et aux valeurs universelles des droits humains.

  1. Soit une densité de population de 150 habitants/km², à comparer à celle de l’Union Européenne qui avoisine les 130 habitants/km².

Demandez le programme de la transition

Ce blog de Douxville est résolument tourné vers l’avenir, avec enthousiasme et délectation à l’idée des nombreux défis que nous allons pouvoir relever, dans la joie et la bonne humeur ! J’ai longuement hésité avant de l’entamer. Pourquoi ? Tout d’abord, il existe déjà un tel foisonnement de pages sur la transition qu’on peut douter de l’utilité d’en ajouter une. Ensuite, une réflexion n’étant jamais aboutie,  je devrai probablement modifier demain (ou plus souvent nuancer) ce que j’écris aujourd’hui. Pourtant, à côté d’une foultitude de propositions techniques plus ou moins (ir)réalistes mâtinées de conseils pour modifier à la marge nos comportements individuels, les idées qui circulent n’abordent que très peu, beaucoup trop peu, les comportements collectifs. Une profonde réforme des institutions, des lois et des constitutions est pourtant indispensable. Sans elle aucun effort de transition ne peut aboutir tant les actuelles règles du jeu ont permis au capitalisme de plus en plus dérégulé de croître sans limites et d’acquérir une toute-puissance que les sociétés humaines ne peuvent plus que subir. C’est ce manque de propositions institutionnelles qui m’a finalement décidé. Et puis aussi, après des années de discussions avec les amis et les collègues, ce sont les échanges avec mon petit-fils ainsi que ses encouragements qui ont achevé de me décider à me lancer.

Le projet est d’imaginer une société qui, vers le milieu de ce siècle, aura laissé derrière elle les angoisses liées aux catastrophes environnementales, une société qui offrira à mes (nos) petits-enfants l’occasion de s’inventer un monde plus conforme à leurs aspirations de justice et de convivialité. Ambitieux ? Certainement ! Indispensable ? Encore bien plus !

Une petite ville européenne de 7.500 habitants servira de prototype pour notre réflexion. Nous l’appellerons Douxville. Son modèle de gestion politique sera un premier sujet de réflexion déterminant. Il permettra aux citoyens de Douxville d’adopter une organisation matérielle qui mettra en évidence la soutenabilité du projet  : urbanisme, production, mobilité, enseignement, culture, etc.. En complément, comme cette ville ne saurait vivre en autarcie, il faudra décrire ses liens avec les villes voisines, la Région, l’Europe ou le monde, tant en termes d’institutions que d’organisation de la vie matérielle. Pour autant, toutes les villes d’Europe ou du monde ne devront pas être bâties sur le même modèle. Ce serait bien trop triste. L’organisation de chaque ville restera entre les mains de ses habitants, conforme à leur culture, à leurs usages sociaux et à la créativité de leur jeunesse.

Déjà, des milliers de sites Internet évoquent la transition, le sujet est tellement vaste ! Chacun a sa petite idée sur ce qu’est la transition et sur l’objectif poursuivi. Un foisonnement d’initiatives propose l’adoption de comportements plus « doux », qui préservent mieux l’environnement (permaculture, mobilité douce, etc.) tout en privilégiant la convivialité et la solidarité (le moins d’avoir, plus d’être de 1968). Tous ces exemples pavent progressivement un chemin des solutions, solutions qui permettront de bien vivre lorsque le cadre de vie aura été profondément modifié, par choix de société ou par les forces de la nature et des guerres. Pour l’instant, les États subissent les crises et les catastrophes, commençant par les nier, puis tentant d’en atténuer les conséquences les plus visibles. Les projets de transition institutionnelle, c’est-à-dire de modifications des règles du jeu (i.e. la constitution et les lois), sont à peu près inexistants. Pour l’essentiel, les projets de transition concoctés par les États planent sur un nuage de rêves technologiques et de bidouillages économiques. Ces projets sont toujours pour le futur, toujours affaire d’une simple volonté politique et toujours dépendants d’un financement public massif en recherche et développement ou en subventions. Mais pour autant ils ne sont jamais, et de loin, à la hauteur des enjeux planétaires, environnementaux et sociaux.

Avant de nous lancer dans l’aventure, évoquons encore quelques thèmes structurants que nous veillerons à garder constamment à l’esprit.

Trois partis pris

Pas plus qu’un autre je ne suis idéologiquement un produit pur. Si j’en suis arrivé à quelques convictions, c’est principalement par la raison, mais aussi, soyons honnêtes, par mon éducation et mon parcours de vie. Parmi ces convictions il y a (1) le nécessaire maintien de la diversité culturelle des sociétés humaines tout en respectant un juste partage des biens communs de l’humanité, (2) l’insuffisance patente de la technique face à l’ampleur des enjeux sociaux et environnementaux ainsi que (3) l’origine essentiellement culturelle de l’avidité humaine dans la plupart des sociétés contemporaines dites modernes. Néanmoins, suivant la maxime d’un ami jeune chercheur : «  j’ai toujours raison, car, dès que j’ai tort, je change d’avis », je suis prêt à faire évoluer mes convictions chaque fois qu’on m’aura clairement montré pourquoi elles doivent être modifiées.

S’il existe une grande diversité de sociétés, de cultures, de croyances et de langues, il ne s’agit en aucun cas de vouloir toutes les fondre dans un moule unique, ce que la mondialisation réussit par ailleurs assez bien aujourd’hui. Toutes les sociétés devraient cependant adhérer à un socle minimal de valeurs communes, partagées par tous, qui contiendrait, à côté de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, une Charte de la Terre ou des Biens communs de l’Humanité. Le partage inéquitable actuel, dans lequel, à gros traits, 20 % des humains accaparent 80 % des ressources naturelles et produisent 80 % des dégradations environnementales n’est pas satisfaisant. Douxville veillera par conséquent soigneusement à se contenter de son quota de ressources naturelles et de charges environnementales 1 pour satisfaire sa consommation matérielle, qu’elle ait été produite ici ou ailleurs dans le monde, tout compris 2.

Tout en étant admiratif devant la belle technique, il me semble qu’aucune réponse de cet ordre n’est à la hauteur des enjeux. Ce parti pris résulte de mon expérience professionnelle et scientifique. Le niveau de consommation actuel est tel, en particulier dans les pays développés, qu’aucune source d’énergie durable n’est à même de les rencontrer. L’efficacité énergétique n’a jamais fait diminuer la consommation d’énergie. La dématérialisation de l’économie est un mythe démenti tant par les chiffres que par l’analyse physique. J’aurai certainement à revenir ponctuellement sur ces affirmations. Je sais, bien des amis tenteront encore de me réexpliquer tous les bienfaits de la voiture électrique, des énergies renouvelables, de l’économie circulaire, de la dématérialisation et de toutes ces solutions techniques qui, chacune ou ensemble, devraient permettre de se passer des combustibles fossiles et de préserver la biodiversité. Il m’a fallu pas mal d’années pour devoir finalement admettre que tout cela ne tenait pas la route face à l’énormité des chiffres. Une idée c’est bien, mais c’est en la chiffrant qu’on voit apparaître son degré de réalisme. Dès lors, si le lecteur est convaincu que la technique finira par nous sauver, peut-être ne doit-il pas perdre son temps à poursuivre la lecture de ce blog, il a certainement mieux à faire. Cependant, s’il lui reste quand même un doute, et par simple précaution pour le cas où la technique ne suffirait pas, j’apprécierais de poursuivre avec lui cette réflexion sur les autres formes de transition.

Si vouloir toujours plus est une constante de la nature humaine, qu’aucune autre force ne peut compenser, on ne peut qu’être pessimiste quant à l’avenir de l’humanité. J’ai cependant la faiblesse de penser que, comme tout être biologique, l’être humain est susceptible de satiété. L’excès de consommation peut être signe d’un dérèglement physiologique ou la conséquence d’un plan machiavélique pour induire des excès de consommation. Je pense ici bien sûr à la publicité commerciale et à toute autre forme de manipulation, souvent inavouée, que les géants de l’économie ont si souvent utilisées par le passé. Par contre, l’accumulation de richesse, qu’il faut assez nettement distinguer de l’avidité de consommation, est probablement un comportement  inextinguible dont l’origine me semble essentiellement culturelle. Bien des sociétés et des religions interdisaient auparavant le prêt à intérêt, c’est-à-dire l’accumulation de richesse sans travail correspondant. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que les choses ont changé dans le monde occidental. Il est devenu moral de chercher à obtenir des dividendes du simple fait de posséder de la richesse. Et c’est cette accumulation de richesses sans limites qui interdit aujourd’hui toute forme de transition sérieuse. Tant que cette difficulté n’aura pas été surmontée, la situation continuera à empirer, quels que soient les efforts louables des individus et des États. Je manque cependant nettement d’informations scientifiques sur ces deux aspects, avidité et accumulation de richesses. Des disciplines comme la psychologie (voire l’éthologie), l’anthropologie et la sociologie ont certainement beaucoup à dire sur ces questions et un panorama des différentes théories en la matière intéresserait beaucoup certains habitants de Douxville.

Axes de réflexion structurants

Parmi les différents angles de vue sur la transition, trois me semblent parfois trop négligés : les universels rapports de force sociaux, la nette différence entre progrès techniques et progrès institutionnels ainsi que la complémentarité entre comportements individuels et organisation collective.

Aucune analyse sérieuse, me semble-t-il, ne saurait étudier le comportement des plus de sept milliards et demi d’humains en le modélisant par le comportement d’un individu type, un individu moyen, comme le font bien des analyses macroéconomiques. Prendre les chiffres mondiaux et les diviser par la population mondiale ne reflète pas et ne reflétera jamais les réalités individuelles. Les classes sociales ou les castes, peu importe comment on les appelle, sont une constante des sociétés. Les rapports de force entre puissants et faibles, entre riches et pauvres, entre nord et sud, loin d’être ignorés, devraient être constamment présents à l’esprit. La transition n’échappera pas à des bras de fer et il faudra bien leur trouver un mode d’expression, le moins violent possible.

La différence entre évolutions techniques et évolutions institutionnelles est un autre axe de réflexion. Les commentaires sur le film Demain ont été généralement élogieux. Ce film présente tout à la fois des aspects techniques (agriculture, énergie, voire monnaie) et des aspects institutionnels (économie capitaliste, démocratie, enseignement) de la transition. Une majorité de spectateurs, surtout les jeunes, me semblent avoir été plutôt séduits par les réponses techniques. Pourtant, en matière d’énergie, les propositions restent très, très loin du compte. Par contraste, les spectateurs plébiscitent beaucoup moins les parties du film qui évoquent les évolutions institutionnelles, comme si, dans nos pays, les gens considéraient que l’on était arrivé à la fin de l’histoire et que l’économie capitaliste et la démocratie constituaient des idéaux indépassables ou, en tout cas, peu réformables. Quant à nous, il ne saurait y avoir de tabou dans notre réflexion, tant en ce qui concerne le système économique que le régime politique.

Enfin, la multiplicité des initiatives locales me rend confiant dans la capacité des citoyens à trouver leur propre chemin de transition, compatible avec les objectifs environnementaux et sociaux. Par contraste, la grande faiblesse des programmes de transition des États, qu’ils soient inadaptés (les taxes carbone par exemple) ou irréalistes (un véhicule électrique pour chaque humain) me poussera à privilégier cet axe d’analyse. La question fondamentale est de savoir quelles sont les institutions (constitutions et lois) qui sont compatibles avec l’épanouissement des humains autant qu’avec les limites de la Planète. Ce sont bien ces institutions nouvelles qui permettront la transition effective et pas seulement l’émergence d’initiatives très louables, qui caressent la bonne conscience de tous dans le sens du poil, mais qui restent cependant anecdotiques à l’échelle de l’économie mondiale.

  1. Un millionième du budget mondial pour un millionième de la population mondiale.
  2. Alors que beaucoup de propositions de transition ignorent curieusement bien des consommations (béton des ponts et immeubles, acier des tôles et rails, équipements ménagers, télécommunications ou de divertissements, etc.).