Demandez le programme de la transition

Ce blog de Douxville est résolument tourné vers l’avenir, avec enthousiasme et délectation à l’idée des nombreux défis que nous allons pouvoir relever, dans la joie et la bonne humeur ! J’ai longuement hésité avant de l’entamer. Pourquoi ? Tout d’abord, il existe déjà un tel foisonnement de pages sur la transition qu’on peut douter de l’utilité d’en ajouter une. Ensuite, une réflexion n’étant jamais aboutie,  je devrai probablement modifier demain (ou plus souvent nuancer) ce que j’écris aujourd’hui. Pourtant, à côté d’une foultitude de propositions techniques plus ou moins (ir)réalistes mâtinées de conseils pour modifier à la marge nos comportements individuels, les idées qui circulent n’abordent que très peu, beaucoup trop peu, les comportements collectifs. Une profonde réforme des institutions, des lois et des constitutions est pourtant indispensable. Sans elle aucun effort de transition ne peut aboutir tant les actuelles règles du jeu ont permis au capitalisme de plus en plus dérégulé de croître sans limites et d’acquérir une toute-puissance que les sociétés humaines ne peuvent plus que subir. C’est ce manque de propositions institutionnelles qui m’a finalement décidé. Et puis aussi, après des années de discussions avec les amis et les collègues, ce sont les échanges avec mon petit-fils ainsi que ses encouragements qui ont achevé de me décider à me lancer.

Le projet est d’imaginer une société qui, vers le milieu de ce siècle, aura laissé derrière elle les angoisses liées aux catastrophes environnementales, une société qui offrira à mes (nos) petits-enfants l’occasion de s’inventer un monde plus conforme à leurs aspirations de justice et de convivialité. Ambitieux ? Certainement ! Indispensable ? Encore bien plus !

Une petite ville européenne de 7.500 habitants servira de prototype pour notre réflexion. Nous l’appellerons Douxville. Son modèle de gestion politique sera un premier sujet de réflexion déterminant. Il permettra aux citoyens de Douxville d’adopter une organisation matérielle qui mettra en évidence la soutenabilité du projet  : urbanisme, production, mobilité, enseignement, culture, etc.. En complément, comme cette ville ne saurait vivre en autarcie, il faudra décrire ses liens avec les villes voisines, la Région, l’Europe ou le monde, tant en termes d’institutions que d’organisation de la vie matérielle. Pour autant, toutes les villes d’Europe ou du monde ne devront pas être bâties sur le même modèle. Ce serait bien trop triste. L’organisation de chaque ville restera entre les mains de ses habitants, conforme à leur culture, à leurs usages sociaux et à la créativité de leur jeunesse.

Déjà, des milliers de sites Internet évoquent la transition, le sujet est tellement vaste ! Chacun a sa petite idée sur ce qu’est la transition et sur l’objectif poursuivi. Un foisonnement d’initiatives propose l’adoption de comportements plus « doux », qui préservent mieux l’environnement (permaculture, mobilité douce, etc.) tout en privilégiant la convivialité et la solidarité (le moins d’avoir, plus d’être de 1968). Tous ces exemples pavent progressivement un chemin des solutions, solutions qui permettront de bien vivre lorsque le cadre de vie aura été profondément modifié, par choix de société ou par les forces de la nature et des guerres. Pour l’instant, les États subissent les crises et les catastrophes, commençant par les nier, puis tentant d’en atténuer les conséquences les plus visibles. Les projets de transition institutionnelle, c’est-à-dire de modifications des règles du jeu (i.e. la constitution et les lois), sont à peu près inexistants. Pour l’essentiel, les projets de transition concoctés par les États planent sur un nuage de rêves technologiques et de bidouillages économiques. Ces projets sont toujours pour le futur, toujours affaire d’une simple volonté politique et toujours dépendants d’un financement public massif en recherche et développement ou en subventions. Mais pour autant ils ne sont jamais, et de loin, à la hauteur des enjeux planétaires, environnementaux et sociaux.

Avant de nous lancer dans l’aventure, évoquons encore quelques thèmes structurants que nous veillerons à garder constamment à l’esprit.

Trois partis pris

Pas plus qu’un autre je ne suis idéologiquement un produit pur. Si j’en suis arrivé à quelques convictions, c’est principalement par la raison, mais aussi, soyons honnêtes, par mon éducation et mon parcours de vie. Parmi ces convictions il y a (1) le nécessaire maintien de la diversité culturelle des sociétés humaines tout en respectant un juste partage des biens communs de l’humanité, (2) l’insuffisance patente de la technique face à l’ampleur des enjeux sociaux et environnementaux ainsi que (3) l’origine essentiellement culturelle de l’avidité humaine dans la plupart des sociétés contemporaines dites modernes. Néanmoins, suivant la maxime d’un ami jeune chercheur : «  j’ai toujours raison, car, dès que j’ai tort, je change d’avis », je suis prêt à faire évoluer mes convictions chaque fois qu’on m’aura clairement montré pourquoi elles doivent être modifiées.

S’il existe une grande diversité de sociétés, de cultures, de croyances et de langues, il ne s’agit en aucun cas de vouloir toutes les fondre dans un moule unique, ce que la mondialisation réussit par ailleurs assez bien aujourd’hui. Toutes les sociétés devraient cependant adhérer à un socle minimal de valeurs communes, partagées par tous, qui contiendrait, à côté de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, une Charte de la Terre ou des Biens communs de l’Humanité. Le partage inéquitable actuel, dans lequel, à gros traits, 20 % des humains accaparent 80 % des ressources naturelles et produisent 80 % des dégradations environnementales n’est pas satisfaisant. Douxville veillera par conséquent soigneusement à se contenter de son quota de ressources naturelles et de charges environnementales 1 pour satisfaire sa consommation matérielle, qu’elle ait été produite ici ou ailleurs dans le monde, tout compris 2.

Tout en étant admiratif devant la belle technique, il me semble qu’aucune réponse de cet ordre n’est à la hauteur des enjeux. Ce parti pris résulte de mon expérience professionnelle et scientifique. Le niveau de consommation actuel est tel, en particulier dans les pays développés, qu’aucune source d’énergie durable n’est à même de les rencontrer. L’efficacité énergétique n’a jamais fait diminuer la consommation d’énergie. La dématérialisation de l’économie est un mythe démenti tant par les chiffres que par l’analyse physique. J’aurai certainement à revenir ponctuellement sur ces affirmations. Je sais, bien des amis tenteront encore de me réexpliquer tous les bienfaits de la voiture électrique, des énergies renouvelables, de l’économie circulaire, de la dématérialisation et de toutes ces solutions techniques qui, chacune ou ensemble, devraient permettre de se passer des combustibles fossiles et de préserver la biodiversité. Il m’a fallu pas mal d’années pour devoir finalement admettre que tout cela ne tenait pas la route face à l’énormité des chiffres. Une idée c’est bien, mais c’est en la chiffrant qu’on voit apparaître son degré de réalisme. Dès lors, si le lecteur est convaincu que la technique finira par nous sauver, peut-être ne doit-il pas perdre son temps à poursuivre la lecture de ce blog, il a certainement mieux à faire. Cependant, s’il lui reste quand même un doute, et par simple précaution pour le cas où la technique ne suffirait pas, j’apprécierais de poursuivre avec lui cette réflexion sur les autres formes de transition.

Si vouloir toujours plus est une constante de la nature humaine, qu’aucune autre force ne peut compenser, on ne peut qu’être pessimiste quant à l’avenir de l’humanité. J’ai cependant la faiblesse de penser que, comme tout être biologique, l’être humain est susceptible de satiété. L’excès de consommation peut être signe d’un dérèglement physiologique ou la conséquence d’un plan machiavélique pour induire des excès de consommation. Je pense ici bien sûr à la publicité commerciale et à toute autre forme de manipulation, souvent inavouée, que les géants de l’économie ont si souvent utilisées par le passé. Par contre, l’accumulation de richesse, qu’il faut assez nettement distinguer de l’avidité de consommation, est probablement un comportement  inextinguible dont l’origine me semble essentiellement culturelle. Bien des sociétés et des religions interdisaient auparavant le prêt à intérêt, c’est-à-dire l’accumulation de richesse sans travail correspondant. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que les choses ont changé dans le monde occidental. Il est devenu moral de chercher à obtenir des dividendes du simple fait de posséder de la richesse. Et c’est cette accumulation de richesses sans limites qui interdit aujourd’hui toute forme de transition sérieuse. Tant que cette difficulté n’aura pas été surmontée, la situation continuera à empirer, quels que soient les efforts louables des individus et des États. Je manque cependant nettement d’informations scientifiques sur ces deux aspects, avidité et accumulation de richesses. Des disciplines comme la psychologie (voire l’éthologie), l’anthropologie et la sociologie ont certainement beaucoup à dire sur ces questions et un panorama des différentes théories en la matière intéresserait beaucoup certains habitants de Douxville.

Axes de réflexion structurants

Parmi les différents angles de vue sur la transition, trois me semblent parfois trop négligés : les universels rapports de force sociaux, la nette différence entre progrès techniques et progrès institutionnels ainsi que la complémentarité entre comportements individuels et organisation collective.

Aucune analyse sérieuse, me semble-t-il, ne saurait étudier le comportement des plus de sept milliards et demi d’humains en le modélisant par le comportement d’un individu type, un individu moyen, comme le font bien des analyses macroéconomiques. Prendre les chiffres mondiaux et les diviser par la population mondiale ne reflète pas et ne reflétera jamais les réalités individuelles. Les classes sociales ou les castes, peu importe comment on les appelle, sont une constante des sociétés. Les rapports de force entre puissants et faibles, entre riches et pauvres, entre nord et sud, loin d’être ignorés, devraient être constamment présents à l’esprit. La transition n’échappera pas à des bras de fer et il faudra bien leur trouver un mode d’expression, le moins violent possible.

La différence entre évolutions techniques et évolutions institutionnelles est un autre axe de réflexion. Les commentaires sur le film Demain ont été généralement élogieux. Ce film présente tout à la fois des aspects techniques (agriculture, énergie, voire monnaie) et des aspects institutionnels (économie capitaliste, démocratie, enseignement) de la transition. Une majorité de spectateurs, surtout les jeunes, me semblent avoir été plutôt séduits par les réponses techniques. Pourtant, en matière d’énergie, les propositions restent très, très loin du compte. Par contraste, les spectateurs plébiscitent beaucoup moins les parties du film qui évoquent les évolutions institutionnelles, comme si, dans nos pays, les gens considéraient que l’on était arrivé à la fin de l’histoire et que l’économie capitaliste et la démocratie constituaient des idéaux indépassables ou, en tout cas, peu réformables. Quant à nous, il ne saurait y avoir de tabou dans notre réflexion, tant en ce qui concerne le système économique que le régime politique.

Enfin, la multiplicité des initiatives locales me rend confiant dans la capacité des citoyens à trouver leur propre chemin de transition, compatible avec les objectifs environnementaux et sociaux. Par contraste, la grande faiblesse des programmes de transition des États, qu’ils soient inadaptés (les taxes carbone par exemple) ou irréalistes (un véhicule électrique pour chaque humain) me poussera à privilégier cet axe d’analyse. La question fondamentale est de savoir quelles sont les institutions (constitutions et lois) qui sont compatibles avec l’épanouissement des humains autant qu’avec les limites de la Planète. Ce sont bien ces institutions nouvelles qui permettront la transition effective et pas seulement l’émergence d’initiatives très louables, qui caressent la bonne conscience de tous dans le sens du poil, mais qui restent cependant anecdotiques à l’échelle de l’économie mondiale.

  1. Un millionième du budget mondial pour un millionième de la population mondiale.
  2. Alors que beaucoup de propositions de transition ignorent curieusement bien des consommations (béton des ponts et immeubles, acier des tôles et rails, équipements ménagers, télécommunications ou de divertissements, etc.).

Une réflexion au sujet de « Demandez le programme de la transition »

  1. Bravo ! L’initiative est invitante et intéressante.
    Il s’agit, pour les habitants de Douxville, de réinventer leur mode de vie de façon de façon à ce qu’il soit en adéquation avec un objectif que l’on pourrait qualifier de « relevant d’un ordre supérieur ».

    De façon plus immédiate, il me semble qu’il serait utile de commencer par faire un bilan complet input/output de Douxville où les flux seraient exprimés non pas en termes monétaires, mais en unité d’énergie (et/ou en empreinte écologique). Il y serait tenu compte de la façon la plus complète de toutes les externalités (énergie grise, eau virtuelle, etc.), y compris la fraction du coût d’investissement, de fonctionnement et d’entretien des infrastructures extérieures à la ville et sur lesquelles ses habitants s’appuient. Toute décision des habitants de Douxville devrait être évaluée sous l’angle d’une contribution effective à la réduction de l’empreinte écologique de la ville (voir à ce propos : Living within a Fair Share Ecological Footprint, Robert and Brenda Vale, 2013). Ceci devrait fournir les éléments permettant aux habitants de Douxville de prendre des décisions qui soient à même de contribuer effectivement à assurer un avenir aux générations futures. Cependant, la prise de décision doit rester démocratique et il faut pour cela que les « experts » qui se seraient déclarés au sein de la population (ou les experts appelés de l’extérieur) aient développé une réelle compétence à l’échange d’idée et au débat démocratique. S’il est évident, par exemple, que nous devons tous tendre à devenir végétariens à cause du coût exorbitant de la production de viande (énergétique, écologique et en termes d’émission de gaz à effet de serre), comment discuter et surtout décider de ceci démocratiquement ?

    Le principal souci, à mon avis, est d’éviter pour les habitants de Douxville de se laisser emporter par des arguments idéologiques, ceux-ci risquant de céder la place à une gestion totalitaire.

    Le second écueil est que Douxville, comme toute ville, n’existe que parce qu’elle échange avec ce qui l’entoure. Les choix (et la gamme d’idées) qui sont réellement accessibles aux citoyens sont donc fortement conditionnés par le contexte extérieur. Par ailleurs, le succès de la ville et de son mode de vie exposera les habitants à un redoutable dilemme : faut-il ou non garder les frontières ouvertes, pour se défendre contre les appétits hégémoniques, la spéculation immobilière, le détournement par des éléments externes des innovations des citoyens de Douxville, etc. ?
    La troisième difficulté, pour Douxville, est de parvenir créer encore suffisamment de richesse pour pouvoir contribuer équitablement aux éléments qui constitue le fondement du bien-être (et qui sont précisément les secteurs les plus coûteux) : la santé et l’éducation. De plus, Douxville devra contribuer à la défense militaire et à la justice.

    C’est donc avec beaucoup d’intérêt que l’on attend la suite du projet Douxville !

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