La vie à Douxville (4) – Habiter

Aujourd’hui, Sylvie, Mehdi et leurs deux enfants accueillent un ami de passage dans leur petite maison sise non loin du centre-ville. L’aspect extérieur en est très avenant et, à l’intérieur, ça paraît plutôt cosy, si l’on fait bien sûr abstraction de l’obligatoire désordre familial.

Maison aux arrosoirs
Rougemont-le-Château

La façade est assez particulière. Il y a cinq ans, en remplaçant l’isolation, ils en ont complètement modifié l’aspect. À l’aide d’un artisan ils ont composé une petite œuvre d’art à laquelle même les enfants ont tenu à mettre la main. Cette façade présente des formes harmonieuses, des couleurs originales et des éléments décoratifs surprenants. La plupart des habitants sont très fiers d’être à l’origine de cette particularité de Douxville : on peut s’y promener comme si on visitait dans une galerie d’art. Et puis aussi, chacun prouve ainsi à ses voisins combien il est habile et artiste. Excellent pour l’ego !
La maison est déjà ancienne. Elle a plus d’un siècle. Mais si la structure d’origine a pour l’essentiel été conservée, de nombreuses petites améliorations ont été apportées. L’isolation est soignée tout en étant réalisée avec des matériaux ordinaires. Le double-vitrage est quasiment le seul élément technique « importé ». Bon c’est sûr, c’est pas Versailles, mais chacun à son coin de repli. La salle de vie est aussi le lieu où l’on cuisine. En hiver, un poêle y diffuse une douce chaleur. C’est là que chacun vient s’installer pour lire, écrire ou simplement bavarder ou rêvasser. En été, c’est différent. Beaucoup de voisins s’installent confortablement sur la rue, devant leur maison. Tous ces mouvements de chaises et de tables créent une joyeuse animation qui plaît particulièrement aux enfants. À l’heure de l’apéritif, on lance volontiers une invitation. Après le repas, il n’est pas rare qu’on fasse un peu de musique.

Si la plupart des habitations sont d‘anciens immeubles transformés et améliorés, quelques projets de construction « neuves » voient le jour. Les habitats qui en résultent sont particuliers sur de nombreux aspects. Basés sur les principes de l’architecture régénérative, ils sont parfois mobiles ou pensés pour être aisément démontables.

D’autres habitants ont choisi de leur côté de mettre en commun certains équipements ou espaces. En réarrangeant une série d’anciennes maisons mitoyennes ils ont tout à la fois créé un plus grand nombre de logements et mis en place des espaces indispensables à leur quotidien : un atelier de travail manuel, une salle de fête, un fumoir à aliments … Ces mises en commun à géométrie variable permettent effectivement de faire plus avec moins. Comme il ne faut pas multiplier les équipements on peut se permettre qu’ils soient plus efficaces et plus durables. La consommation d’énergie pour le chauffage en est également réduite. Ces regroupements rendent aussi la solidarité plus simple et favorisent naturellement différentes formes de vie sociale. Les enfants adorent. Par contre, cette plus grande proximité rend aussi plus pénibles les désaccords et les tensions entre ceux qui ne s’apprécient pas mutuellement. Les déménagements n’y sont pas rares.

Huile de coude

D’une manière générale, les habitants entretiennent et améliorent leur logement en utilisant des matériaux issus de ressources locales et, si possible, renouvelables. Ils les achètent par exemple auprès des coopératives de valorisation de sous-produits agricoles. Le bois (ossature, chassis…), la paille (isolation…), et la terre (enduits…) sont les matériaux privilégiés. Ces techniques ne sont pas vraiment nouvelles (la maison Feuillette date de 1920 !) mais les études menées au début du siècle et l’expérience acquise par les artisans ont permis de mieux les maîtriser et d’améliorer encore leur longévité.

Maison Feuillette
1920 – 2013

Finis donc le béton et le ciment, grands émetteurs de CO2, finis les traitements avec des produits chimiques toxiques qui relâchent leurs molécules dans la maison pendant des décennies. Mais s’il est vrai que cet habitat est meilleur pour la santé, son entretien est aussi plus exigeant. Après quelques années, il ne faut pas hésiter à retoucher les enduits les plus usés ou à ré-imprégner d’huile les boiseries les plus exposées.

En plus des produits « naturels », beaucoup de matériaux proviennent également de récupérations ou de recyclages. Ils sont prélevés dans le stock de matériaux que la communauté a constitué au fur et à mesure des déconstructions qui se sont opérées sur son territoire. Cette pratique a vu l’émergence de nouvelles filières et de nouveaux métiers qui n’existaient pas encore il y a 50 ans. Toutes les membranes synthétiques, totalement étanches à l’eau, sont soigneusement récupérées. Il en est de même des briques, des pierres, des tuiles et des boiseries. Une coopérative de Douxville, « les compagnons valoristes« , permet de vendre ou d’acheter ces différents matériaux de récupération. Elle peut aussi fournir des conseils, prêter de l’outillage ou effectuer les travaux. C’est spontanément l’endroit auquel on s’adresse pour tout ce qui concerne l’habitat, deuxième besoin fondamental après l’alimentation.

Normes et règles

Il y a quelques années, les habitants ont longuement discuté pour savoir s’il appartenait plutôt aux autorités de décider de ce qui est bon pour les gens ou bien s’il leur appartenait à eux, en tant que citoyens, de garder le contrôle de ce qui est bon pour leur épanouissement, un peu dans l’esprit des capabilités de Amartya Sen. Ils avaient été effrayés par l’énormité des contraintes jadis imposées pour concevoir et transformer un logement. Chaque administration et chaque service de l’État avait fait passer des normes et réglementations pour fixer telle ou telle facette de l’habitat. Bien entendu toujours dans le souci officiel du bien-être des occupants mais en prêtant toutefois une oreille très, très attentive aux lobbyistes des industriels du bâtiment qui prodiguaient généreusement leur expertise et leurs recommandations. Les habitants ont été effrayés par l’énormité de l’énergie que leurs prédécesseurs consacraient à édicter et faire appliquer ces règles. De plus, pour observer ces prescriptions, auxquelles on n’adhérait pas nécessairement, il fallait consommer de l’énergie et des ressources. Ne disposant pas de beaucoup de ressources naturelles et d’énergie, ils ont donc finalement opté pour une simplification majeure des règles et normes imposées à l’habitat.

Aujourd’hui, en 2048, les habitants qui souhaitent aménager leur logement, individuellement ou en collaboration avec leurs amis, peuvent s’appuyer sur des recommandations que la collectivité prodigue sur demande via ses conseillers. Celles-ci sont simples et minimalistes, elles visent surtout à ne pas nuire aux autres et à ne pas nuire à l’environnement. En cas de désaccord avec les voisins, le référent de quartier propose une solution de conciliation. Et en cas de désaccord persistant, le conseil des sages tranche. Ce sont des humains qui apprécient la situation et non plus des textes réglementaires contraignants.

Peu de normes et de règles permet de remettre le citoyen au centre du jeu. Se faire conseiller est très différent que de se faire imposer, et comme chacun peut postuler pour le rôle de conseiller, un mandat de deux ans non renouvelable, chacun met un point d’honneur à favoriser le bien commun. Cet énorme effort pour simplifier les règles et rendre leur application plus négociée a permis d’imaginer des logements plus sobres en matériaux et en énergie. Finalement, le résultat correspond mieux aux envies et moyens de leurs occupants. Cette simplification a également contribué à diminuer la charge de travail des administrations, permettant aussi aux fonctionnaires de ne consacrer que deux jours par semaine à leur travail rémunéré. Le plus étonnant c’est que les habitants parlent de Douxville en disant « notre Ville », comme si l’allègement des règles communes les avait rendus plus responsables du bien commun.

Une réflexion au sujet de « La vie à Douxville (4) – Habiter »

  1. Cet article, comme tous les autres, est intéressant et invite à la réflexion.
    Pour approfondir celle-ci au niveau de l’habitat et de l’urbanisme, et pour que Douxville soit plus « concrète », il pourrait être éclairant d’échafauder un plan (bien entendu fictif) de la ville.
    Pour voir…

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